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Photo: Pierre Lahoud

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4 octobre 2017

Les cimetières québécois. Des jardins de mémoire, d’art et d’histoire

À l’occasion de la sortie de notre dossier sur le patrimoine funéraire, nous avons invité l’historien de l’art Michel Lessard à écrire sur le sujet. Résultat : il nous fait découvrir la richesse et la fragilité de cet héritage, auquel il s’est intéressé pour la scénarisation de deux films de l’ONF, notamment.

Longtemps, dans les centaines de paroisses du Québec, les cimetières catholiques, seuls lieux de repos éternel des vivants, ont été entretenus avec un immense respect de leur intégrité. Ces jardins de mémoire étaient l’objet d’une fréquentation annuelle presque obligatoire le jour de la fête des Morts, le 2 novembre, lendemain de la Toussaint. On y commémorait le passage sur terre des fidèles défunts par tout un rituel de prières, dans un événement fort fréquenté. La mort s’intégrait alors dans un seul et même climat social de mélancolie romantique.

 

L’esthétique sociale mortuaire

Pour ce grand rite de passage, hommes et femmes portaient le deuil par un simple brassard ou un costume noir, souvent fort recherché parmi la gent féminine, qui aimait se voiler le visage dans les circonstances. Tous défilaient recueillis en procession dans la ville ou le village, beau temps mauvais temps, sous le tintement lugubre du glas qui faisait trembler l’air et le sol. L’église paroissiale modifiait son décor. La messe des morts, dans les bouffées d’encens et le tonnerre de l’orgue, suscitait toujours grande émotion par ses airs solennels de De profundis et de Dies irae, dies illa, invoquant la bonté divine dans l’accueil généreux au paradis.

Jusqu’aux années 1950, avant le passage aux corbillards automobiles, le dernier voyage s’effectuait dans un véhicule hippomobile richement sculpté, sorte de vitrine ambulante tirée par deux ou quatre chevaux noirs portant un attelage spécialement élaboré, digne du char céleste du prophète Élie. Même les cartes mortuaires en papier gaufré, ornées de motifs funèbres et de pensées tendres évoquant la souvenance, donnaient dans la beauté nostalgique du temps qui fuit. La mort se glissait dans la beauté romantique, de ce romantisme à la mode en Occident après 1840 notamment.

L’apothéose de la mise en scène funèbre éclatait dans le catafalque d’enfant ou d’adulte, une sorte d’autel-présentoir richement architecturé et illuminé de mille chandelles qu’on installait entre le chœur et la nef pour y déposer le cercueil lors de la cérémonie finale des funérailles. Saint-Joseph-de-Beauce possède toujours ces bûchers symboliques flamboyants, pour le bonheur de notre patrimoine national.

 

Le cimetière-jardin

Pour succéder à un tel élan de beauté funèbre, il fallait à coup sûr une terre bénie à la hauteur du spectacle et des exigences religieuses du culte des morts. Il fallait créer un beau grand jardin clôturé, avec un portail élaboré permettant de passer de la terre profane à la terre sacrée, celle qui allait recevoir les dépouilles pour leur lente digestion en poussière. Cet espace des défunts qui résultait parfois d’un plan comportait des éléments d’abord fonctionnels et d’autres, fort évocateurs du monde divin. On y trouvait presque toujours un commode charnier pour les défunts des neiges qu’on inhumait au printemps, une fois le sol dégelé, comme à Saint-Mathias de Rouville.

D’autres cimetières étaient agrémentés d’une chapelle qui servait aussi cette fonction d’hivernation et où on stockait tous les outils utiles à l’inhumation : brancards ; crochets de fer pour la descente des cercueils dans la fosse ; bénitier et goupillon en argent pour l’aspersion des corps lors de l’inhumation ; encensoir d’argent, ce brûle-parfum à chaînettes qu’on agitait autour du cercueil lors de l’enterrement. Saint-Anselme de Bellechasse offre toujours dans son cimetière paroissial un tel bâtiment, en brique celui-là, de style néogothique, en excellent état de conservation.

Et parmi le mobilier religieux, les cimetières-jardins enchâssaient un calvaire monumental en bois ou en métal, ou, plus simplement, une grande croix. Les agglomérations plus riches alignaient les 14 stations d’un chemin de croix, évocation des turbulences de la vie et de la passion du Christ. Les jardins pouvaient également proposer des surprises avec l’aménagement d’une grotte consacrée à la Vierge, sorte de prolongement dans notre temps des nymphées de la Rome ancienne.

Mais il faut vite affirmer que le caractère dominant des cimetières-jardins québécois demeure leur aménagement paysager horticole. La planification de nos grands espaces mortuaires urbains, comme ceux de Québec, la capitale nationale, ou de la cité de Maisonneuve, notre métropole, a été confiée à des architectes du paysage qui ont mis en scène le dernier repos dans une nature opulente étudiée. Trois traditions conceptuelles animent ces ensembles. D’abord, celle de la France, lisible dans l’organisation rationnelle d’un plan développé sur un terrain plat en allées rectilignes et quadrillé avec une ordonnance mécanique de lots bien numérotés, comme si nous étions dans un aménagement urbain. Puis, la manière anglaise, qui va s’imposer dans les cimetières-jardins des protestants, où les traits naturels du site sont arrangés et amplifiés harmonieusement pour permettre de mieux paysager et de mieux circuler, au respect d’une topographie parfois mouvementée. Les grands arbres et les bosquets envahissent l’espace, les lots suivent les accidents du sol, les pleins et les vides nous rappellent la rase campagne. Les cimetières anglais sont ombragés, austères, avec un brin de mystère qui commande le silence. On trouve enfin des cimetières-jardins bien québécois qui marient ces deux traditions avec une certaine élégance, allant jusqu’à créer une nouvelle topographie par l’aménagement de collines touffues et l’ajout de majestueux arbres offrant un couvert ombragé à des allées centrales bordées de zones orthogonales peuplées de monuments bien alignés.

Nos jardins des morts sont toujours bien fermés, par des clôtures en pierre, en fonte, agrémentées d’un portail stylisé portant parfois une pensée philosophique. Ces œuvres sorties tout droit de nos fonderies locales et régionales s’inscrivent dans la grammaire décorative funéraire, composée notamment de saules pleureurs, de lierres, de pots de feu et d’urnes cinéraires, riches évocations symboliques du départ pour l’au-delà.

Avant de donner dans les cimetières-jardins, véritables parcs de la souvenance des aïeux, les Québécois ont connu les cimetières ad sanctos, qu’on aménageait sous la nef et le chœur des églises pour être plus proche de Dieu. La paroisse de Saint-Roch-des-Aulnaies possède le plus bel exemple préservé d’un tel aménagement offert à la visite, le sous-sol de la nef accueillant surtout des fidèles et celui du chœur, des prêtres curés. Les stèles de bois du XIXe siècle, remarquables, donnent une juste idée des monuments qui habitaient ces espaces au temps de Papineau. Nos aïeux entretenaient également des cimetières ad proxima, autour de l’église, pour garder contact tous les dimanches et jours de fête avec leurs chers disparus. Dans la société traditionnelle, le monde des morts et celui des vivants ne sont jamais très éloignés. Et avant que s’impose le cimetière-jardin avec son plan orthogonal composé d’allées centrales et de chemins secondaires, le champ des morts, autour du temple ou à la sortie du village ou de la ville, était simplement clôturé et fermé aux bêtes suivant les instructions de l’évêque. Les inhumations se faisaient sans véritable plan, au gré de l’espace disponible, et étaient marquées par une croix ou une stèle en bois que le temps finirait par dissoudre. Les vieux fossoyeurs qui possèdent en mémoire la géographie du sous-sol des cimetières peuvent vous raconter la superposition des tombes dans un même lot. Selon nos enquêtes de terrain à Saint-Sévérin de Beauce, en campagne, on s’organisait pour placer le défunt en terre les pieds vers le temple, de manière à ce qu’il puisse contempler son église paroissiale en premier, le jour de la résurrection des corps au jugement dernier.

 

Un haut lieu de mémoire

Dans chaque cimetière ancien, on devrait pouvoir lire l’histoire d’une communauté d’humains. Les cimetières sont de véritables dépôts d’archives locales. On pourrait d’ailleurs développer le passé d’une famille en partant des inscriptions généalogiques gravées sur les monuments, puis en interrogeant les vivants, les registres paroissiaux, la généalogie, les inventaires après décès et les journaux, tout cela pour saisir le cheminement d’une lignée et ressusciter un personnage marquant. Les stèles des premiers ministres du Québec sont aujourd’hui l’objet d’une telle attention de mise en valeur.

Dans nos cimetières, les grands hommes, ceux qui ont fait la ville ou le village, triomphent dans des monuments opulents de l’allée centrale, à la hauteur de ce qu’ils furent. Le cimetière est toujours un microcosme de la société. Les gens aisés ont leurs quartiers, les classes populaires, leur zone spécifique, bien marqués dans la qualité des monuments et le volume des lots. Ceux qui toute leur vie ont porté l’uniforme, les pompiers morts en devoir, les communautés religieuses, entretiennent un cimetière dans le cimetière composé de stèles et d’épitaphes toutes semblables alignées dans un espace clôturé et bien fermé. Les plus riches pouvaient s’offrir une chapelle funéraire signée par un architecte et empruntant aux grammaires de styles de civilisations plus ou moins lointaines. À l’époque, pour une population qui vivait très près de la terre, il était normal de finir en terre. Aujourd’hui, pour une société qui habite des tours ou des immeubles de logements, il est logique de finir son temps dans les niches d’un mausolée-columbarium, comme il en pousse partout dans nos grands cimetières ou dans de nouveaux aménagements laïques désignés comme parcs consacrés à la souvenance.

 

Un lieu d’art

Le cimetière-jardin reste un haut lieu d’expression artistique. Architectes du paysage ou en bâtiment, maîtres-jardiniers, maîtres-fondeurs, maîtres-forgerons locaux, sculpteurs sur bois et sur pierre, designers de monuments sont autant de métiers qui ont été mis à contribution, notamment dans les vastes jardins funéraires urbains, où la beauté de la mort et du deuil éclate dans des compositions funéraires souvent inscrites dans le plus grand art. Il faut pour s’en convaincre se promener dans les cimetières de Côte-des-Neiges à Montréal ou dans le cimetière Belmont à Québec, où plusieurs de nos gloires sont inhumées, et fréquenter certains cimetières de villes et de villages. Nos jardins funéraires sont parfois de véritables galeries d’art à ciel ouvert, un art libre prêt à toutes les expériences. Un champ qui devrait donner lieu à de beaux livres de réflexion et d’émotion.

Des artistes aguerris ont travaillé l’aménagement. Des jardiniers sensibles sont intervenus pour l’embellissement des ensembles. Le saule pleureur, le chêne, l’érable étaient invités à participer à la dynamique symbolique et émotive du lieu, notamment en automne. Jadis, chaque lot, bien défini par des bornes de pierre imitant un tronc d’arbre, reliées par des chaînes, par une tubulure ou par un muret, était l’objet d’une grande attention horticole de la part des familles, qui fleurissaient les tombes d’hydrangées, de rosiers, d’églantiers, de pensées, de saint-joseph et de vieux-garçons multicolores pour le souvenir. Au printemps, parfois, le tapis funèbre se truffait de crocus ou de myosotis évoquant la renaissance et l’immortalité. Mille jardins dans le grand jardin ! Plusieurs choisissaient des annuelles achetées en pot et transplantées. Cette pratique de fleurir les tombes a été considérablement réduite, voire éteinte, dans les années 1960, avec le nettoyage des surfaces de toute entrave à la tondeuse mécanique à gazon.

Le Québec a connu des dizaines de fonderies, qui ont toujours été d’une grande proximité avec le monde des âmes des fidèles défunts en fournissant des calvaires, des clôtures et des portails, des croix de lots de famille et même des sarcophages. Le cimetière de Saint-Anselme de Bellechasse offre tous ces éléments sortis de la fonderie locale au XIXe siècle. Sous son banc d’église, dans l’espace situé sous le plancher du temple, gît le constructeur de la maison de Dieu, François Audet dit Lapointe, dans une tombe à l’égyptienne, comme celles qu’on trouve dans la Vallée des Rois, mais en fonte de fer. On peut encore y découvrir le visage parfaitement conservé de l’entrepreneur en glissant un couvercle ornementé couvrant une épaisse lunette de verre. Les journaux du temps faisaient la promotion de tels cercueils garantissant la conservation éternelle des corps. À Sainte-Hénédine, à Lotbinière, à Saint-Antoine-de-Tilly et dans plusieurs villages de Charlevoix, nos fondeurs ont fait chanter le métal dans les cimetières, intégrant dans leurs œuvres des éléments décoratifs symboliques millénaires liés au monde des morts. Certains portails donnent l’illusion de travaux de fine dentelle.

La fonderie Carrier & Lainé de Lévis offrait des monuments commémoratifs inspirés des pinacles gothiques, comme celui du colonel Cyrille Robitaille dressé dans le cimetière de Lauzon. Les fonderies d’art ont également enrichi nos grands cimetières en réalisant des bustes et des médaillons en bronze ornés de reliefs ainsi que différents éléments intégrés dans des compositions de monuments familiaux.

Le cimetière de L’Anse-Saint-Jean au Saguenay comporte 85 étonnantes stèles de main de forge sorties du génie créatif d’un artisan du village. Saint-Fulgence et Métabetchouan sont d’autres paroisses où des artisans locaux du fer se sont donnés avec inventivité pour rappeler le passage sur terre de certaines âmes. À Saint-Sévérin, de surprenantes stèles de fer évoquant un calvaire dans une combinaison de croix résistent toujours au temps, alors que d’autres sont conservées précieusement dans les réserves du Musée de la civilisation. Celui ou celle qui aime se promener parmi les centaines de cimetières du Québec, guide en main, trouvera partout des œuvres martelées sur l’enclume par un forgeron du village, un artisan nécessaire dans toutes les communautés de la société traditionnelle du Québec.

Le conservateur de l’art ancien au Musée national des beaux-arts du Québec, Mario Béland, a publié dans Cap-aux-Diamants un excellent texte sur l’usage du bois dans la statuaire d’ornement des cimetières et certains monuments commémoratifs de fidèles. Le calvaire à deux personnages de L’Ancienne-Lorette demeure exemplaire à cet égard. Dans nos pérégrinations ethnographiques à travers le Québec, nous avons observé la présence de nombreuses stèles en bois remontant au XIXe et au début du XXe siècle. C’est d’abord dans ce matériau que l’on a rappelé le passage des vivants, comme en témoignent des photographies anciennes de cimetières. Nous avons mis sur diapositives des œuvres étonnantes de Neuville, de Saint-Anselme, de Saint-Irénée-les-Bains, de Sainte-Angèle-de-Laval, de Saint-Roch-des-Aulnaies, des monuments souvent richement sculptés avec, en médaillon, un portrait du défunt, des œuvres sorties sans aucun doute d’ateliers de professionnels ou d’artisans du bois de grand talent. Le cimetière sous la nef de Saint-Roch-des-Aulnaies donne une bonne idée de ce qu’étaient nos plus vieux cimetières de bois avant que le temps ne les ait réduits, comme les corps, en poussière.

En 1982, dans notre série sur les arts sacrés produite par l’Office national du film (ONF), nous avons conçu deux films documentaires sur le cimetière québécois, le premier intitulé justement Le cimetière paroissial au Québec et le second, Memento te. Stèles et croix de cimetière au Québec. Nous voulions accrocher le grelot, comme on dit, sur un volet du patrimoine national qui méritait grande attention. Une trentaine d’années plus tard, la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Montréal a publié le Guide des cimetières du Québec, un ouvrage étoffé dirigé par Mario Brodeur, auquel nous avons participé. Mille huit cents espaces funéraires y sont inventoriés et présentés. Les meilleurs historiens et ethnologues spécialisés dans ce champ de la culture et de la mémoire y sont mis à contribution. C’est l’outil indispensable pour démêler le langage de la mort traduit notamment dans le matériel lithique. Nos cimetières sont particulièrement des jardins de pierre, le matériau de l’immortalité par excellence. Les granits, les marbres, les grès sortis de carrières locales et nationales ou importés constituent l’essentiel des marques laissées par nos passages sur terre et regroupées dans ces espaces de terre bénie. Le Québec a connu partout des ateliers de fabrication de stèles de cimetière. Colonnes triomphales coiffées d’une croix, colonnes tronquées, colonnes carrées, stèles verticales graciles ou horizontales massives, compositions expressives complexes, tout cela a été tiré de la pierre. Même les anges de tous types, les adorateurs, les gardiens, les messagers, les figurations d’enfants, ont été extraits de la pierre, du marbre. Il faut marcher dans nos grands et moyens cimetières de ville pour lire cette forêt dense et impérissable du souvenir.

Mille procédés sont utilisés pour agrémenter les épitaphes. Certains monuments comportent un portrait du défunt sur ferrotype ou sur céramique. La majorité puise dans une grammaire décorative symbolique classique sculptée en relief au sommet des stèles. Le saule pleureur, la poignée de main de l’adieu et de la bonne chance de l’accueil de Dieu, la tête d’ange, l’ancre de bateau qui marque l’arrêt soudain, l’oiseau en vol, la couronne d’épines, l’urne cinéraire, la colombe tenant une branche d’olivier dans le bec et annonçant la terre promise, la figure divine, le cœur de l’amour infini, la pleureuse, l’agneau du sacrifice, la croix tombée, la rose, le trèfle, la bible, la feuille d’érable ne sont que quelques figures souvent agréablement stylisées. Et aujourd’hui, tous les objets qui évoquent la passion d’une vie – une guitare, une automobile, un bateau en dessin stylisé au jet de sable sur le monument – accompagnent le défunt dans son grand voyage.

 

Un chemin vers l’oubli

Toute une société revit et nous parle à travers les cimetières. Elle nous raconte notre passé à sa façon, avec art et avec foi. Aujourd’hui, ces lieux de paix offerts à la réflexion sont devenus de véritables aires de repos, des parcs fréquentés pour la méditation, pour la libération de l’âme enracinée.

Au cours des 30 dernières années, des administrations de cimetières catholiques ont tragiquement amnésié ces hauts lieux de mémoire en destinant à la décharge la trace de ces anciens qui se croyaient en paix dans un lot acquis pour l’éternité, une limite qui n’existe pas en droit. Partout, l’examen des baux a débouché sur un tragique vandalisme où, par impossibilité de joindre des descendants afin de renouveler les contrats de location des lots, des milliers de stèles ont été retirées de leur terrain sacré et mises à la casse. Une seconde mort, celle-ci historique ! Par ailleurs, beaucoup de curés mal informés ont mené de grands ménages, tuant l’aménagement original du champ des morts et détruisant de vieilles pierres. Clôtures et portails d’origine ont été envoyés à la ferraille pour être remplacés par des pagées en maille de fer. Les grands arbres dits trop vieux et menaçants ont été coupés, les lots dégagés de toute fleur et de tout arbuste pour faciliter l’entretien mécanique, lui-même cause d’importantes blessures aux monuments. Le jardin romantique a perdu gros de son cachet d’antan. Le cimetière Mont-Marie à Lévis, notamment, a subi ces mauvais traitements, que nous avons dénoncés dans les médias nationaux. Mais heureusement, il subsiste de beaux cimetières marins, d’émouvants cimetières de campagne et de solides parcs funéraires urbains pour sustenter la soif de paix et de connaissance des passionnés.

En 1991, Alain Tremblay fondait à Montréal l’Écomusée de l’Au-Delà. Depuis plus d’un quart de siècle, colloques savants, prises de position, recherches, brochures ont ainsi lentement sensibilisé les fabriques et les responsables de cimetières à l’importance de mieux protéger les lieux dont ils avaient la garde. Nombre de spécialistes universitaires, de fonctionnaires responsables des inventaires et de la conservation scientifique, de passionnés en région se sont joints à l’organisme d’éducation et de vigilance, qui est devenu une fédération à l’échelle nationale. Alain Tremblay a mené un travail exceptionnel et notre société lui est grandement redevable de la protection éclairée de ce patrimoine unique. Aux Journées de la culture, les membres de la région de Québec, réunis sous l’étiquette de Pierres mémorables, invitent chaque année le public à des visites guidées des cimetières-jardins de la capitale, parfois agrémentées d’un concert spécial. L’anthropologue Brigitte Garneau, présidente du groupe, vient d’ailleurs de lancer un ouvrage impressionnant sur le cimetière Saint-Charles, Les pierres tombales nous parlent.

Oui, les cimetières nous parlent. Il faut les écouter. Là résident, en silence et en poésie, l’identité et la sensibilité d’un peuple enraciné.

 

Michel Lessard est historien de l’art. Il a signé de nombreux ouvrages et films, dont Le cimetière paroissial au Québec et Memento te. Stèles et croix de cimetière au Québec.

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