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Photo: Pierre Lahoud

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21 juin 2018

Renouveler l’animation patrimoniale

En février dernier, Claire Dumoulin, gestionnaire du site de la maison Henry-Stuart et chargée de projets pour Action patrimoine, a participé à un atelier de Museum Hack, une entreprise qui offre des visites guidées originales dans plus d’une centaine de musées aux États-Unis. Retour sur cette expérience inspirante.

par Claire Dumoulin, muséologue

En février dernier, j’ai participé à l’atelier intensif en muséologie intitulé «Audience Engagement Boot Camp» de Museum Hack à Washington, D. C. Deux jours de formation et d’exercices pratiques pour m’inspirer des pratiques d’ailleurs. Je suis revenue à Québec avec mille idées pour animer la maison Henry-Stuart et sa collection. Puisque 2018 est la 25e année d’ouverture du musée au public, les méninges sont en ébullition pour offrir la meilleure expérience possible !

L’aventure Museum Hack m’a fait sortir de ma zone de confort et m’a donné des pistes pour la suite. En partageant avec vous mon expérience, j’espère vous inspirer tout autant. Le vocabulaire de mon texte reflète le fait que la formation est donnée en anglais et que plusieurs de ses concepts clés intègrent des termes du langage populaire.

Mettre en valeur un intérieur ancien
En tant que muséologue, je m’interroge sur les façons de bonifier l’offre muséale et de mettre en valeur les objets qui dorment en réserve. Comme tout gestionnaire de site patrimonial, je vise à augmenter l’achalandage (et incidemment les revenus autonomes). Les sites patrimoniaux présentant un intérieur ancien rencontrent un défi de taille : se renouveler malgré le fait que l’exposition permanente est figée dans le temps.

À la maison Henry-Stuart, la visite guidée n’a pas changé depuis l’ouverture du musée. Durant une heure, les visiteurs découvrent l’architecture d’un cottage orné et le vécu des résidents, une famille bourgeoise anglophone de Québec. L’expérience immersive – car la collection de meubles et d’objets est préservée in situ – se conclut par le service du thé sur la véranda qui surplombe un jardin anglais typique. Efficace et agréable, la visite répond pleinement aux attentes d’un certain type de public. Or, comment intéresser notre « non-public », c’est-à-dire les individus absents de nos statistiques de fréquentation ? Les jeunes adultes, les gens réfractaires aux visites plus classiques et peu attirés par les musées en général, comment les séduire?

C’est avec ces questionnements en tête que je me suis rendue à Washington découvrir la Smithsonian Institution et ses nombreux musées nationaux. Je partais avec l’idée de développer des habiletés en storytelling (mise en récit) afin de créer une offre muséale répondant aux besoins des « milléniaux ».

Qu’est-ce que Museum Hack ?
Museum Hack (museumhack.com) est une entreprise de New York qui renouvelle les visites guidées. Son histoire commence en 2013, quand un petit groupe d’amis propose des visites guidées uniques en leur genre au Metropolitan Museum of Art (hacked tour signifie « visite guidée piratée »). Son objectif consiste à contrer la fatigue muséale et à faire naître un maximum de plaisir au musée. Grâce à un article de blogue, l’expérience s’étend à un plus large public. Depuis, Museum Hack offre des visites guidées originales dans plus d’une centaine de musées aux États-Unis, de même que de la consultation, des formations intensives et des activités de renforcement d’équipe (team building) pour des musées ou des entreprises privées.

Des visites guidées rythmées et captivantes

La formation intensive de Museum Hack vise à donner aux professionnels des musées des outils pour concevoir des visites basées sur une narration inventive et rythmée. Dans un premier temps, nous, les bootcampers, expérimentons la méthode Museum Hack. Chaque parcours de visite débute par un cri (modéré) de ralliement. Chacun place une main au centre et scande « MU… SEUMS » en remontant les mains en l’air ! Déjà, le ton est donné. En introduction, on brise la glace : « Dites votre nom et avec quel personnage historique vous aimeriez pique-niquer. » Ensuite, les guides ne s’arrêtent pas seulement aux œuvres les plus célèbres, ils s’attardent à des œuvres qui les passionnent et qui peuvent susciter des anecdotes croustillantes (gossip). Par exemple, à la National Gallery of Art, Erich s’enthousiasme en nous livrant ses découvertes concernant les grands mécènes de l’institution et ses anecdotes prennent des tournures inattendues.

La formation met l’accent sur les façons de stimuler la participation d’un petit groupe de visiteurs par des activités amusantes. Par exemple, le guide lance un concours photo en début de visite : « D’ici la fin de la visite, trouvez une œuvre qui présente un aliment appétissant que vous apporteriez dans un potluck ! Et prenez-la en photo ! » Cela nous fait scruter plus attentivement des œuvres qui, a priori, n’auraient pas retenu notre attention. Les dispositifs technologiques (téléphones portables ou tablettes) sont donc vus comme des outils capables de bonifier l’expérience au musée et l’appréciation des œuvres. En tout temps, les égoportraits sont bienvenus !

Les principes de base
Le deuxième jour de la formation, nous devons rapidement mettre en pratique nos acquis en contribuant à une visite guidée devant public. Ouille ! Faire une recherche exploratoire sur une œuvre me permet de constater mes automatismes: vouloir transmettre un savoir encyclopédique aux visiteurs. Les formateurs nous enlignent alors vers la façon Museum Hack.

Une visite guidée « hackée » suit une structure dont le rythme et le niveau de participation varient afin de soutenir l’attention des visiteurs. Obligatoirement, une visite débute par une présentation qui démontre la connaissance profonde que le guide a de son sujet. Bien que l’ambiance soit bon enfant, cela établit la crédibilité du guide. Son récit est toutefois concis. Seulement les éléments essentiels sont communiqués, ce qui amène les visiteurs à vouloir en savoir plus. La présentation suivante met l’accent sur un élément époustouflant d’une œuvre. On module ainsi les effets narratifs afin de susciter tour à tour la curiosité, la surprise, l’enthousiasme, l’excitation ou l’enchantement.

Le guide emploie fréquemment le pronom « je », car son récit est personnel, passionné et, malgré les apparences, savamment étudié pour être percutant. Le ton est à la confidence, ce qui donne l’impression d’une expérience exclusive : « Je ne suis pas censé vous raconter cela, mais… » De plus, le niveau de langage est adapté au public ciblé. Le guide emploie des termes issus de la culture populaire qu’il est plus fréquent d’entendre de la bouche d’un humoriste que d’un historien de l’art. Il peut glisser quelques jurons si cela contribue à l’intensité de son récit. D’ailleurs, Museum Hack propose le « Badass Bitches Tour », une visite guidée féministe qui met en valeur l’histoire des femmes du musée. À travers les blagues et les anecdotes, le musée et sa collection demeurent les vedettes de la visite guidée.

Encourager l’interactivité

L’intégration d’éléments participatifs dans le parcours doit respecter une progression afin de mettre les visiteurs à l’aise. Les premières activités ludiques demanderont seulement des réponses courtes ne rendant pas les participants trop vulnérables. L’activité subséquente peut se faire en duo et les suivantes, de façon individuelle. Un exemple : « Dans cette pièce, quel tableau souhaiteriez-vous voler? Et dites-nous comment vous vous y prendriez ! » Certains jeux ont lieu lorsque les participants sont plus dégourdis. Parmi eux figurent les tableaux vivants, qui font désormais partie de la signature de Museum Hack : chacun prend la posture d’un personnage du tableau. Pour y arriver, les participants se trouvent à analyser la composition de l’œuvre.

Durant la visite, le guide se met en position d’écoute et «connecte» avec au diapason de son groupe. Par exemple, à mi-parcours, un petit chocolat peut redonner de l’entrain au groupe (évidemment, le manger loin des œuvres, dans un couloir). Avouons que certaines règles des musées s’apparentent à des conventions. Par exemple, rien n’empêcherait qu’un groupe d’adultes s’assoie au sol pour mieux observer les œuvres. Si l’action ne met pas en danger la préservation de l’œuvre ou la sécurité des participants, pourquoi ne pas essayer ?

À la fin de la visite, le guide de Museum Hack réserve toujours une dernière surprise. Il remet un souvenir personnalisé. Par exemple, le guide peut imprimer à l’insu des visiteurs un polaroïd de leur tableau vivant.

La suite…
Aucun musée ne peut appliquer la formule Museum Hack telle quelle. En scénarisant une activité, un muséologue doit évaluer les limites d’un tel discours atypique en fonction du statut et de l’histoire de l’institution muséale. Il doit aussi faire avec les contraintes de ressources matérielles et d’espace.

Pour ma part, j’ai adoré tester immédiatement les notions acquises durant le bootcamp. Certes, le rythme accéléré et le fait de « performer » en langue anglaise ne m’ont pas permis d’atteindre la finesse souhaitée dans ma prestation devant public. Cependant, le fait d’être vulnérable et pressée par le temps me forçait à explorer des pistes inhabituelles. Cela s’est avéré très positif ! J’entrevois maintenant de nouvelles trames narratives possibles. Et je suis persuadée que le public sera au rendez-vous.

Pour connaître les retombées de cette expérience, surveillez la programmation de la maison Henry-Stuart. Nous proposerons prochainement de nouvelles activités.

À retenir :
- Reconnaître le rôle actif des visiteurs dans la visite guidée ;
- Centrer le récit sur la passion pour le sujet ;
- Oser l’irrévérence avec un public bien ciblé (y arrimer les efforts de communication) ;
- Installer un climat de plaisir et d’expérience sociale.

Remerciements
Claire Dumoulin a participé à cet atelier grâce à l’appui de Patrimoine canadien, par l’intermédiaire du programme de bourses de perfectionnement professionnel de l’Association des musées canadiens.

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