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Photo: Pierre Lahoud

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6 janvier 2016

Ce que les murs ont à me dire

DANS LA FOULÉE DE L'OUVERTURE DES ATELIERS DU RÉACTEUR, SITUÉS DANS L'ANCIEN COMPLEXE FUNÉRAIRE LÉPINE-CLOUTIER, NOUS VOUS PROPOSONS UN TEXTE D'OLIVIER DUFOUR, PUBLIÉ DANS LE NUMÉRO 143 - HIVER 2015 DE CONTINUITÉ. L'ARTISTE, QUI A FAIT DE L'ANCIEN COMPLEXE FUNÉRAIRE SON CENTRE DE CRÉATION, Y TÉMOIGNE DE SA PASSION POUR LE PATRIMOINE BÂTI.

                                                                                                                                          

Le concepteur Olivier Dufour, qui a notamment signé les spectacles multimédias Le chemin qui marche (2008), Le mur du son (2010) et Lumières, l’étonnante destinée du Séminaire de Québec (2013), a un gros faible pour le patrimoine bâti. Il a d’ailleurs fait de l’ancien complexe funéraire Lépine-Cloutier son centre de création. Il témoigne ici de ce que les vieilles pierres ont à lui dire.

par Olivier Dufour

Je me plais à imaginer que les murs ont une mémoire. Sous le papier peint, entre les couches de peinture et d’enduit, des images, des sons et des souvenirs sont imprimés. Ces murs ont tout vu. Les occupants se sont succédé, chacun contribuant au patrimoine intangible de la résidence par son lot de naissances, de décès, de joies, de drames, d’histoires d’amour et de trahison. J’aime cette façon qu’ont les vieux immeubles de me parler.

J’aime aussi ce qui n’existe pas encore, mais qui demande à naître, ou à renaître. Dans l’apparente désolation d’une maison abandonnée, il y a l’espoir, la promesse d’une beauté qui chuchote son empressement à rejaillir. Pour moi, l’œuvre du temps, bien qu’apparemment désolante, est magnifique et touchante : les couleurs éteintes, le parfum âcre de l’humidité, le filtre délicat de la poussière en suspension, les restes d’une décoration autrefois exubérante qui en aura eu assez de lutter contre la gravité, dénudant ainsi un squelette décharné, affaibli… Je m’en confesse : tout cela m’émoustille terriblement, et me remplit d’une folle envie de me saisir de mon marteau pour conquérir, une fois de plus, une vieille chose qui a tant besoin d’amour.

Puis, si je craque, si je me laisse guider par mon enthousiasme à jouer les philtres de jouvence, assez tôt la réalité s’agrippe à moi, me renvoyant à la gueule l’implacable inventaire de l’impossible, cette obscure et interminable liste de ce qui, quelques heures auparavant, attisait ma convoitise et qui, soudainement, devient déraisonnable, voire insurmontable. Bien sûr, mon architecte et mon entrepreneur sont toujours là pour tenter de me convaincre qu’une plus jeune, avec tous ses morceaux, une forte ossature d’acier bien droite et un joli parement d’aluminium, me siérait beaucoup mieux. C’est dans ces instants de confusion amoureuse que les vrais amis, ceux qui continuent de croire que l’aveuglement ne m’a pas fait perdre toute forme de jugement, se font rares. Généralement, ce n’est qu’au « mariage », alors que la dernière couche de peinture finit de sécher, que les poids lourds ont quitté le chantier et que les parquets brillent à nouveau, que les autres reviennent. On les reconnaît à leurs « oh! » et à leurs « ah! » toujours plus sonores qui ponctuent les manifestations d’enchantement de celui ou celle qui n’aurait jamais osé, et qui se dit, dans son for intérieur, entre deux compliments bien sentis sur l’ouvrage titanesque qui a été accompli : « Ce type est un grand malade. »

Amour naissant dans le Vieux-Québec
C’était l’hiver sur les plaines d’Abraham. Derrière le grand immeuble abandonné, il y avait un escalier. Puis, sous l’escalier, un trou donnant accès à une toute petite fenêtre murée. Quelques coups de pelle, quelques coups de pied, et nous y étions, mon père et moi, dans l’interdit de la prison de Québec alors désaffectée. Pour l’enfant que j’étais, rien au monde ne pouvait être plus emballant que d’errer clandestinement de cellule en cellule, avec ce sentiment de danger teinté d’excitation. C’est probablement mon souvenir le plus puissant de la courte période de mon enfance où j’ai connu mon père. Et c’est aussi l’instant où est née en moi la fascination pour les lieux mal-aimés, délaissés.

À quelques pas de là, au 10 de l’avenue Saint-Denis, face aux Plaines et derrière le Château Frontenac, trônait l’unique maison blanche de la rue, et l’unique adresse de mon enfance. Achetée en 1970 à l’état de taudis pour la somme aujourd’hui dérisoire de 37 000 $ par des parents un peu bohèmes, mais assez courageux et visionnaires pour percevoir son potentiel, cette demeure était exceptionnelle à tous les égards. Elle a été mon fort, mon terrain de jeu, le théâtre de toutes nos fêtes d’adolescents, mais aussi mon « école du patrimoine », celle qui m’a appris, avec ma mère, à sentir l’âme des lieux. Tout jeune, j’y ai décapé mes premières fenêtres à battants, et j’y ai surtout compris tout le dévouement qu’impliquait l’amour des immeubles anciens.

Par la suite, très jeune adulte, je me suis risqué à ma première aventure immobilière auprès d’une jolie victorienne de la rue Saint-Jean. Malhabile et inexpérimenté, j’ai choyé l’élue de mon cœur au point d’en oublier ma propre satisfaction, ce qui m’a mené à une fin moyennement heureuse. Mais je n’en garde aucune amertume, reconnaissant que je suis de tout ce que cette relation tumultueuse m’a appris. C’est équipé de beaucoup plus de patience, et de l’expérience acquise à rénover les six appartements du 335, rue Saint-Jean, que j’ai ensuite jeté mon dévolu sur mon actuelle résidence du Vieux-Beauport, construite en 1684. Dix ans plus tard, l’amour que j’éprouve pour cette maison et son immense terrain où poussent de façon anarchique toutes les mauvaises herbes de la création ne fait que grandir.

L'ancien Complexe funéraire Lépine-Cloutier, rue Saint-Vallier Est à Québec / Photo: Simon Giguère

Ayant finalement saisi, par de nombreux essais et encore plus d’erreurs, ce que veut dire « aimer » lorsqu’on parle de patrimoine bâti, je me suis permis, en décembre 2013, de réaliser un grand rêve : réhabiliter l’ancien Complexe funéraire Lépine-Cloutier de la rue Saint-Vallier Est. D’un laboratoire de thanatologie, mon équipe et moi avons fait un centre d’idéation et de production. Nous y avons regroupé des gens que nous aimons, des créatifs de tous les horizons, qui se sentent bien dans cette bâtisse imparfaite en tous points, mais tellement chaleureuse. En plus d’être l’incubateur de tous nos projets, « Le Réacteur », comme nous l’appelons, est notre port d’attache à Québec, et l’antre réconfortant qui nous accueille au retour de nos périples internationaux.

Architectes d’émotions
Cette lubie de tendre l’oreille à ce que les murs ont à me dire me suit partout. Elle influence fondamentalement mon travail, m’amenant souvent à placer le lieu au centre de ma création. Au moment d’entamer la scénarisation de Lumières, l’étonnante destinée du Séminaire de Québec, le spectacle immersif que nous avons conçu en 2013 pour célébrer les 350 ans de l’institution, c’est au bâtiment que nous avons accordé le premier rôle. C’est par lui, par les détails les plus intimes de son architecture, qu’était livrée l’histoire, sans qu’un mot ne soit prononcé. Que ce soit là, au cœur du Vieux-Québec, où à Moscou dans le mystérieux Manoir Nikitskaya, à deux pas de la place Rouge, le lieu m’inspire toujours autant, et se retrouve, avec la musique, à la base de mon processus d’idéation.

Alors que je termine ce texte dans ma chambre d’hôtel, je contemple par la fenêtre l’étonnante moquette de constructions bigarrées qui s’étend à perte de vue sur la ville de São Paulo. Modernes, anciens, modestes ou opulents, ces édifices ont tous quelque chose d’unique, et me portent à mesurer la fascination que j’éprouve envers ce talent qu’ont les humains d’insuffler au bâti un peu de leur personnalité. Au fond, c’est probablement ce que j’aime vraiment de l’architecture : elle me parle de ces gens qui ont érigé les murs, et de ceux qui y ont vécu.

Olivier Dufour est concepteur et producteur de spectacles et d’événements.

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