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Photo : Catrine Daoust

Elle tricote des histoires – Entrevue avec Audrée Wilhelmy

L’écrivaine Audrée Wilhelmy élève le fait main en art de vivre. Dans cet entretien, la nouvelle porte-parole de Continuité examine le rôle que joue le patrimoine dans sa vie et dans son œuvre.

 

Non, Audrée Wilhelmy n’a pas le profil usuel des chouchous des médias sociaux. Chez les influenceuses, rares sont les romancières. Et pourtant ! Celle-là envoûte Facebook et Instagram en chroniquant sa vie vouée à la création. Dans sa maison ancestrale de Lanaudière, elle cisèle ses histoires, sortes de contes de fées sur l’acide ; mais aussi, elle sculpte le papier et le textile, teint la laine avec des décoctions de plantes, coud et brode ses propres vêtements. Une épopée do-it-yourself qui attire un cortège de quelque                          17 000 internautes — lecteurs, bricoleurs ou amoureux du passé.

Cette autodidacte hyperactive, qui mijote actuellement trois livres et plusieurs projets visuels, tiendra en plus une chronique dans Continuité pour l’année à venir. La série débute avec ce numéro Hiver 2024 avec « Les dons infrangibles » où elle explore son intérêt pour le patrimoine vivant. Fascinée par le geste créateur, l’artiste trentenaire se passionne pour les techniques ancestrales de fabrication des objets, comme en témoigne cette vidéo. Son récent roman Peau-de-Sang décrit même avec truculence la manière de dépiauter un renard… Dans cette entrevue, Audrée Wilhelmy explique comment sa soif de savoir nourrit son œuvre, qui aborde des thèmes tabous dans une langue raffinée.

 

D’où vient votre penchant pour les artisanats traditionnels ?

De mon enfance. Ma mère cousait, tricotait et faisait de la poterie ; mon père avait une pratique en arts visuels. Ce qui m’intéresse là-dedans, c’est le plaisir d’apprendre à exécuter les gestes. Si je sais broder, tisser ou imprimer de façon artisanale, j’ai accès à ces techniques pour réaliser mes projets, littéraires ou visuels. D’un côté, je crée des œuvres ; de l’autre, j’acquiers des compétences pour rendre ma production plus complexe et captivante. Mon rapport au patrimoine découle davantage de mon insatiable curiosité que d’une quête active de préservation du passé.

« Je détache un à un les fils de gras sous les aisselles ; ce n’est pas tellement différent de la broderie, seulement il faut disjoindre les tissus plutôt que les lier : l’art des morts et l’art du linge requièrent des mouvements d’une égale minutie. » —Peau-de-Sang, p. 50

Vous habitez une demeure ancestrale. Que vous inspire-t-elle ?

Ma maison possède son caractère. Je n’en suis pas la propriétaire, j’en suis la gardienne. Nous avons convenu de ça dès le départ, elle et moi ! Elle a vécu tant d’aventures que ça la rend moins stressante à investir. Elle porte les traces de ses anciens occupants ; par exemple, ses poutres ont été percées pour installer des luminaires aujourd’hui disparus. My god, elle en a vu d’autres… Malgré tout, c’est une maison de bonne humeur, même si elle est fermée et sombre. Mon imagination peut s’y déployer librement. Avoir la place pour quatre ateliers différents, qui contiennent notamment un métier à tisser et des presses artisanales, m’offre des possibilités extraordinaires. Ce lieu, je l’avais inventé avant de le découvrir. Je l’avais décrit dans mon roman Blanc Résine avant d’y habiter.

 

Comment s’exprime le patrimoine dans une œuvre aussi onirique que la vôtre ?

Parce que j’aborde des sujets tabous, je prends garde de ne pas ancrer mes histoires dans le réel. Créer un non-temps et un non-lieu, comme le « il était une fois » du conte, permet d’entrer directement dans l’imaginaire du lecteur. Certains éléments de mes romans sortent des XVIIIe et XIXsiècles, d’autres du Moyen Âge. Une ville qui revient dans mes œuvres, Brón, présente des mécaniques vaguement steampunk, inspirées des machines à vapeur de l’ère victorienne. Les noms des personnages et des villages vont de l’ancien français à l’irlandais et au russe, en passant par les langues des Premières Nations. Je fusionne époques, parlers et savoirs. Malgré tout, je me préoccupe de l’authenticité des gestes posés.

« Partout dans les champs de cabanes, des éclisses de peinture paillettent la neige d’un tapis sang-de-bœuf. Les baraques, au début, étaient enduites d’un apprêt qui devait les protéger de la rouille, mais six mois plus tard, elles pelaient déjà comme des vipères, leur peau rouge écaillée d’un coup. » — Blanc Résine, p. 49

Vous informez-vous sur les méthodes artisanales présentées dans vos romans ?

Je me renseigne quand une scène l’exige. Par exemple, mon héroïne Peau-de-Sang teint la laine. Des heures de recherche que j’ai menées, il reste deux lignes ! Mais j’ai appris sur les pigments naturels et les étapes de teinture. Cet été, après avoir fini le livre, j’ai voulu tester ces techniques. J’ai fabriqué des encres à partir de divers matériaux, dont j’ai tiré Philtres : la percolation des couleurs, exposition présentée en septembre 2023 à Montréal. J’ai ainsi coloré des fils que j’utilise dans des broderies et des tissages. Ces savoirs que mes mains acquièrent découlent en premier lieu de mon travail d’invention littéraire. La recherche que j’effectue pour mes livres mène à l’appropriation de techniques qui retournent ensuite vers l’écriture, transformées par l’expérience. Dans un prochain roman, je traiterai des pigments de façon différente.

 

Vous décrivez les textiles de manière évocatrice. Taffetas miroitants, corsets baleinés, laine rêche…

Je suis quelqu’un de très tactile, qui perçoit les sensations par ses mains. Le toucher occupe donc une grande place dans mon écriture. Par ailleurs, les mots textile et texte proviennent de la même racine latine. On parle de la trame d’un récit comme de celle d’un tissu. Dans les deux cas, le travail consiste à lier des fils pour en faire un objet. Écrire revient à tricoter et à tisser : ces gestes se ressemblent sur le plan métaphorique.

« Je teins des écheveaux de soie dans une grande marmite : Déléanne veut du fil rose pour broder les églantines sur son corset, j’ai broyé les cochenilles et trois fois, j’ai mis à bouillir la poudre, je l’ai filtrée, le bain de couleur est prêt » — Peau-de-Sang, p. 90

Ressentez-vous une fascination pour les compétences héritées de femme en femme ?

Absolument. Mon exposition Matrimoine, présentée durant l’été 2023 à Saint-Jacques, dans Lanaudière, s’intéressait justement à la transmission des savoirs féminins. Tisser une catalogne ou tricoter un chandail, c’est aussi long que construire un meuble. Ces œuvres d’enveloppement et de bienveillance exigent du soin. Elles reviennent en force, je le constate dans les médias sociaux : ma génération, celle des trentenaires, se remet au tissage, au filage, à la broderie. Cependant, on accorde encore à ces artisanats moins d’estime qu’à ceux jadis maîtrisés par les hommes. On en parle souvent avec condescendance : « Ah oui, les femmes tricotent, ça les relaxe… » Mais si le travail textile peut constituer un loisir, au même titre d’ailleurs que l’ébénisterie, il peut aussi s’élever au rang d’art.

 

Vous évoquez aussi dans vos écrits des traditions québécoises comme la chasse d’hiver ou le temps des sucres. Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

Ce sont mes racines, tout simplement. Mon père emmenait régulièrement ses quatre enfants au Musée de la civilisation, à Québec, voir l’exposition permanente sur la culture québécoise. Le bateau de la chasse-galerie suspendu à l’entrée de la salle m’intimidait ! C’est sur cet univers que s’est déposé mon imaginaire. Toutefois, je ne cherche pas à représenter le Québec d’antan. Si mes récits évoquent la nordicité, ils s’inspirent aussi de divers éléments du folklore irlandais, écossais ou scandinave.

La fiction permet en outre d’inventer des traditions, et cette idée m’anime. Comment créer des personnages qui portent de nouvelles conceptions du monde à se partager ? Une figure clé de mon prochain roman, Yaga, apparentée de loin à la Baba Yaga de la culture russe, représente une incarnation de la mort. Cette vieille est si charmante que chaque fois qu’elle passe au village, une âme veut s’enfuir avec elle. On a besoin d’une figure lumineuse de la fin de vie, je trouve — alors j’en propose une.

 

Quelles formes de patrimoine explorez-vous ces temps-ci ?

Je m’intéresse entre autres aux amulettes du quotidien. Une grand-maman qui donne des bas à Noël offre en réalité un talisman, soit un objet investi d’une intention. Je veux repenser ce phénomène, associé à la magie, sous l’angle du mode de vie. Transformer des choses par la joaillerie ou l’ébénisterie leur confère un sens au-delà de leur fonction première. Mener son existence de manière artistique, c’est s’entourer d’objets qui, peu importe leur âge, ont une valeur à nos yeux. Cette idée se trouve à mon sens au cœur de la notion de patrimoine. ◆

 

Cet article est disponible dans :

Patrimoine forestier. Vivre le territoire

Hiver 2024 • Numéro 179