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L’église Saint-Gérard-Majella

L’église Saint-Gérard-Majella était considérée comme un bijou de l’architecture moderne. | Photo : Simon Laroche

L’abandon du patrimoine moderne

La chronique Point de mire reflète la position d’Action patrimoine dans certains dossiers chauds. Cet été, elle offre un retour sur le dossier de l’église Saint-Gérard-Majella à Saint-Jean-sur-Richelieu, victime d’une démolition par abandon après 11 ans de sensibilisation et de lutte pour sa préservation.

Le sort de l’église Saint-Gérard-Majella à Saint-Jean-sur-Richelieu fait encore les manchettes. Après plus d’une décennie de lutte, le promoteur a obtenu ce 28 avril 2026, par l’approbation de son projet immobilier, l’autorisation de démolir l’église, et ce, après l’avoir laissée se dégrader pendant des années. En effet, le conseil municipal a approuvé la proposition en invoquant la loi 31, surnommée le « super pouvoir », qui permet aux municipalités d’accélérer la construction de logements sans respect complet des règles d’urbanisme, afin de contrer la crise du logement. L’église se retrouve ainsi victime de cette résolution après des années de négligence. Pourtant, Action patrimoine, et bien d’autres, ont lutté sans relâche pour éviter ce scénario.

Construite en 1962 selon les plans de l’architecte Guy Desbarats, l’église Saint-Gérard-Majella est un témoin de l’architecture moderne au Québec. Elle se distingue par sa voûte asymétrique aux lignes courbes, qui lui confère une grande originalité, ainsi que par ses vitraux conçus par Jean-Paul Mousseau. Bâtiment incontournable selon l’Inventaire des lieux de culte du Conseil du patrimoine religieux du Québec, l’église ne bénéficie pourtant d’aucun statut de protection officiel, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé !

 

Genèse d’une mobilisation

Afin de mieux comprendre l’évolution de ce dossier, remontons en décembre 2015, moment de la célébration de la dernière messe dans l’église Saint-Gérard-Majella, à la suite de laquelle on vide le bâtiment de son mobilier et de la plupart de ses œuvres. Un promoteur décide d’acquérir le terrain afin d’y construire un ensemble résidentiel. L’église moderne à grande valeur patrimoniale étant vue comme un obstacle sur le terrain, il dépose immédiatement une demande de démolition sans considérer le potentiel d’intégration du bâti existant. Action patrimoine entreprend alors des démarches visant à éviter cette fâcheuse conclusion.

Afin de faire reconnaître le statut exceptionnel du bâtiment de style moderne, une demande de classement est envoyée en janvier 2016 à la ministre de la Culture et des Communications de l’époque. Il est aussi demandé que le promoteur assure un entretien minimal du bâtiment, notamment pour prévenir sa dégradation liée à l’absence de chauffage et d’entretien. En août de la même année, une seconde lettre, cosignée avec différents acteurs du milieu du patrimoine, réitère l’urgence de notre demande de classement de l’église. 

En septembre 2016, Action patrimoine organise une séance d’information, en collaboration avec d’autres acteurs du milieu, visant à sensibiliser les citoyens au bâtiment exceptionnel qui se trouve sur leur territoire. Cette soirée a été un succès et a permis de réunir 140 personnes.

 

Église préservée?

Compte tenu de la présence du dossier sur la place publique, toutes les parties prenantes sont au courant de l’intérêt patrimonial évident de l’église, mais également de l’entretien qui est nécessaire afin de maintenir le bâtiment en bon état. Pourtant, la situation n’évoluera pas dans le bon sens.

Voyant les débats d’opinions suscités par cette affaire, le promoteur présente un nouveau projet pour calmer les voix criant — légitimement — à la destruction du patrimoine moderne québécois. Sa proposition évolue et il intègre maintenant l’église à son projet. Toutefois, les plans déposés risquaient, selon notre organisme, de compromettre la valeur patrimoniale de Saint-Gérard-Majella. Il est alors prévu de démolir le presbytère, le clocher, ainsi que des vitraux. À notre connaissance, aucun entretien n’est effectué durant cette période. Notre organisme exprime ses inquiétudes dans une troisième lettre en 2017, dans laquelle il suggère des pistes de solutions permettant de conserver les éléments faisant la singularité de cette église. Des outils urbanistiques sont également évoqués, tels que les plans d’implantation et d’intégration architecturale (PIIA) ou les programmes particuliers d’urbanisme (PPU), qui aident à réglementer l’évolution d’édifices d’intérêt patrimonial avec des critères clairs. Tout cela vise à assurer l’intégrité de l’église Saint-Gérard-Majella en amont du projet, mais également durant la construction et dans le résultat final.

L’année 2018 ajoute au malheur de l’église Saint-Gérard-Majella, notamment avec la détection d’une inondation au sous-sol du bâtiment. Aucun entretien n’a été fait, on constate une infiltration d’eau majeure et aucune protection officielle n’est encore en vigueur. C’est à se demander s’il y avait une réelle volonté de conserver ce bâtiment. Les démarches pour faire classer l’édifice s’avèrent vaines et aboutissent à un refus de classement. Les raisons de ce refus sont une dégradation trop avancée ainsi que le retrait d’une partie des œuvres et du mobilier.

Est-ce que cette église aurait subi le même sort si elle avait été construite au début du XXe siècle ?

Une lente agonie

En 2021, on remarque une dégradation évidente du lieu. Force est de constater que les travaux ne sont pas réalisés de manière irréprochable. De plus, une accumulation importante d’eau est observée près des fondations. Le chantier n’est pas bien protégé, ce qui expose le bâtiment aux intempéries. Il semble également être accessible à qui veut bien y entrer. Par conséquent, l’intégrité de l’église est menacée.

Certaines questions se posent dans ce dossier. Le bâtiment sera-t-il victime d’une démolition éventuelle par abandon ? Comment un promoteur peut-il être si négligent pour arriver à ses fins sans être forcé de respecter la réglementation municipale relative à l’entretien des bâtiments ? À qui revient la responsabilité d’avoir laissé se dégrader pendant une décennie un bijou de l’architecture moderne ?

Malheureusement, l’église n’est pas au bout de ses peines ! En décembre 2024, une nouvelle demande de démolition est déposée, invoquant un état de dégradation avancée. Cette demande sera refusée. Mais la revoilà d’actualité en 2026 et malheureusement, cette fois, elle a été acceptée. Un conseiller municipal de Saint-Jean-sur-Richelieu, Luko Boisvert, a d’ailleurs été cité dans Le Devoir du 27 mars au sujet de la plus récente demande de démolition de l’église : « Ce qu’on nous demande ce soir, c’est d’entériner cette façon de faire et accepter la démolition. Ça envoie un signal préoccupant. Ça revient à dire qu’un promoteur peut laisser un bâtiment se détériorer, malgré ses engagements, en attendant que la situation devienne irréversible. »

Sur une période de 11 ans, 5 lettres officielles ont été transmises par Action patrimoine à la Ville de Saint-Jean-sur-Richelieu et au ministère de la Culture et des Communications, en plus des différentes démarches entreprises en parallèle. Malgré ces interventions répétées, aucune des recommandations formulées ne semble avoir été retenue. Dans l’article précédemment cité, le nouveau maire, Éric Latour, déclare que le bâtiment n’avait cessé de se dégrader et continuerait inévitablement sur cette trajectoire. Effectivement, l’église Saint-Gérard-Majella ne cessait de se détériorer, mais cela fait 11 ans que sa dégradation est signalée, décortiquée et démontrée. Rappelons que le patrimoine est un enjeu collectif et que nous devons agir pour le préserver. Dans ce cas précis, on a interpellé les autorités politiques, sensibilisé les citoyens et exposé la situation dans les médias, mais malgré tous ces efforts, rien ne semble avoir été fait pour protéger et assurer un entretien minimum de l’église.

 

Un scénario révélateur

La situation de l’église Saint-Gérard-Majella apparaît comme le résultat d’un manque de mise en œuvre des mesures existantes. Plusieurs outils auraient pu être utiles pour assurer au fil des années une meilleure surveillance et une exécution optimale du projet d’intégration patrimoniale promis. Par exemple, l’application assidue du règlement municipal sur l’occupation et l’entretien des bâtiments à Saint-Jean-sur-Richelieu aurait certainement permis d’éviter la dégradation et l’état actuel de l’église.

Cette situation amène plusieurs réflexions concernant le patrimoine bâti au Québec. Est-ce que cette église aurait subi le même sort si elle avait été construite au début du XXsiècle ? Il faut reconnaître que l’inventaire des bâtiments datant d’avant 1940, dont l’adoption est demandée par le ministère de la Culture et des Communications, démontre également une certaine indifférence du gouvernement envers les bâtiments modernes. Cette faille dans le système a été pleinement exploitée et a permis de justifier le mépris de l’état dans lequel se trouvait l’église Saint-Gérard-Majella.

Le cas de l’église Saint-Gérard-Majella illustre un phénomène bien documenté auquel Action patrimoine a consacré plusieurs écrits : la démolition par abandon. Cette pratique consiste à laisser un immeuble se détériorer jusqu’à ce que sa démolition devienne, en apparence, inévitable. Malgré les mises en garde répétées, il est évident qu’il y a eu un laisser-aller volontaire, un manque d’entretien et un abandon du bâtiment. Ce cas révèle clairement les déficiences dans la protection du patrimoine au Québec et met en lumière la vulnérabilité de nos bâtiments face aux intérêts immobiliers. ◆

Alycia Van Gele est responsable des positions et de la formation chez Action patrimoine.

 

Cet article est disponible dans :

Patrimoine et villégiature. Prendre-la-route

Été 2026 • Numéro 189

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