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Renée Genest, directrice générale chez Action patrimoine, lors d’une mobilisation citoyenne pour le 32, avenue Bégin à Lévis en 2025

Renée Genest, directrice générale chez Action patrimoine, lors d’une mobilisation citoyenne pour le 32, avenue Bégin à Lévis en 2025 | Source : Action patrimoine

Mobilisation et prise de position

La chronique Point de mire reflète la position d’Action patrimoine dans certains dossiers chauds. Cet automne, l’organisme nous fait découvrir les coulisses de la rédaction de ses prises de position pour protéger le patrimoine. 

Le 50anniversaire d’Action patrimoine est l’occasion de souligner les actions de l’organisme et son travail au quotidien souvent effectué loin des projecteurs. Derrière nos grandes orientations — sensibilisation, éducation et intervention — se cachent un travail de fond et une diversité de responsabilités pour répondre aux enjeux du patrimoine bâti et des paysages culturels du Québec.

Parmi les principales actions de l’organisme figurent les prises de position. Qu’il s’agisse de lettres ouvertes, d’opposition ou de sensibilisation, ces interventions sont adressées aux différents acteurs concernés par les dossiers : des municipalités, des MRC ou encore des ministères. Une fois transmises, ces lettres sont rendues publiques par l’intermédiaire des médias, de nos réseaux sociaux ou de notre site Web.

Ces lettres traduisent la position d’Action patrimoine sur des enjeux souvent délicats, voire politiques. L’objectif est clair : d’une part, inciter les gouvernements à voir leur patrimoine comme un atout que l’on doit préserver et mettre en valeur, et d’autre part les sensibiliser aux bonnes pratiques d’aménagement du territoire. Ainsi, par exemple, l’organisme s’oppose à des démolitions ou à des modifications de zonage. 

Afin de mettre en lumière ce volet important d’Action patrimoine, voici les coulisses de la rédaction de nos positions.

Le processus de prise de décision

Agissant sur l’ensemble du territoire québécois, Action patrimoine doit exercer une veille médiatique quotidienne afin d’être à l’affût de ce qui se passe en patrimoine. En plus de notre vigilance, nous faisons appel aux citoyens via notre formulaire de signalement de bâtiment en danger sur notre site Internet et nous recevons de nombreux appels de personnes inquiètes. L’ensemble de ces méthodes permettent à l’organisme de repérer rapidement les situations préoccupantes.

Avant de prendre la décision de se prononcer ou pas sur un cas précis, Action patrimoine interpelle les acteurs locaux et consulte la documentation accessible, notamment les inventaires, la législation le cas échéant, et la réglementation : démolition, occupation et entretien des bâtiments, zonage, etc. Ce n’est qu’après ces étapes, qui nous permettent d’avoir une vue d’ensemble de la situation, que nous pouvons décider de façon éclairée si nous prenons position ou non. Notre intervention peut prendre plusieurs formes : lettre de position ou de sensibilisation, article, représentation, demande de classement, sortie médiatique, etc.

De la théorie à la pratique

Regardons dans les grandes lignes le fonctionnement type d’une demande de démolition. Depuis le 1er avril 2023, toute municipalité doit avoir un règlement de démolition qui inclut notamment les immeubles patrimoniaux (inventoriés, cités ou dans un site patrimonial cité). À cet effet, la majorité des municipalités doivent constituer un comité de démolition, qui aura pour mandat d’autoriser ou non les demandes relatives à la démolition d’un bâtiment. Chaque demande déposée déclenche le processus suivant : avis sur l’immeuble concerné, publication d’un avis public de la demande indiquant un délai de 10 jours aux personnes s’y opposant pour faire connaître par écrit leur opposition motivée au greffier-trésorier. La prise de décision se fait alors par le comité de démolition, qui se doit de prendre en compte, entre autres critères, les oppositions, l’état de l’immeuble et sa valeur patrimoniale. En fonction de cette analyse, il accorde ou non le certificat d’autorisation.

Dans les 30 jours suivants, il est possible de demander la révision de la décision par le conseil municipal. Ce dernier peut alors, s’il le souhaite, infirmer la décision prise par le comité.

L’implication d’Action patrimoine

Dans un monde idéal, les organismes en patrimoine interviendraient en amont pour sensibiliser les élus et les propriétaires. Malheureusement, dans plusieurs cas, l’opposition s’organise seulement lors du dépôt d’une demande de démolition. C’est alors que les interventions citoyennes ou celles d’organismes comme Action patrimoine jouent un rôle essentiel.

Le cas du 32, avenue Bégin à Lévis, propriété de Chocolats Favoris, est emblématique de ces longues batailles. Amorcée en 2023, cette saga s’est conclue en juin 2025. Au total, Action patrimoine a rédigé trois lettres d’opposition à la démolition du bâtiment, en plus de faire de nombreuses interventions publiques. Bien que la démolition ait finalement été autorisée, ce dossier aura permis de mettre en lumière le laisser-aller dans le cas de certains bâtiments vacants et l’importance, pour les municipalités, de se doter d’une politique du patrimoine et de procéder à l’inspection des bâtiments vacants de leur territoire.

Autre exemple : Action patrimoine s’implique depuis près de 10 ans dans le cas de l’église Saint-Gérard-Majella, à Saint-Jean-sur-Richelieu, propriété d’un promoteur immobilier. Initialement vouée à être intégrée à un projet de condominiums, l’église a été menacée de démolition par manque d’entretien. Grâce à la mobilisation d’Action patrimoine, de nombreux organismes du milieu, de citoyens engagés et d’une couverture médiatique sans faille, la Ville a finalement à nouveau refusé la démolition et exigé l’intégration de l’église au projet, comme le plan le prévoyait au départ.

Ces exemples illustrent l’ampleur du travail mené au quotidien pour défendre notre patrimoine collectif, souvent dans l’ombre, mais avec des résultats concrets. Chaque opposition, chaque lettre, chaque intervention publique est une pierre de plus à l’édifice de la sauvegarde du patrimoine au Québec, et ce travail est rendu possible grâce aux communautés attachées à leur patrimoine.

Des actions plus larges

En plus des lettres d’opposition transmises aux comités de démolition, Action patrimoine rédige des lettres ouvertes et des communiqués de presse. Principalement destinés aux médias, ces documents sont diffusés dans l’objectif d’être publiés et repris dans l’espace public.

Au-delà de la visibilité qu’elles offrent, ces publications contribuent au rayonnement du patrimoine bâti et des paysages culturels dans la sphère publique. De plus, cela permet à Action patrimoine d’augmenter sa visibilité auprès des citoyens, des institutions ou des professionnels souhaitant s’impliquer dans la protection du patrimoine. Ainsi, de nombreuses personnes découvrent l’organisme grâce à ces prises de parole et prennent contact avec nous pour obtenir des conseils, être accompagnées dans un dossier ou signaler une situation préoccupante.

Entretenir de bonnes relations avec les médias, répondre aux journalistes et assurer une présence constante dans l’espace public constituent des tâches quotidiennes pour l’organisme.

Outre les éléments précédemment mentionnés, Action patrimoine a travaillé et travaille sur des dossiers de fond et de longue haleine. Pensons par exemple à la révision de la Loi sur le patrimoine culturel, à la Politique nationale de l’architecture et de l’aménagement du territoire, à la rédaction de mémoires, etc. Ainsi, notre connaissance des réalités vécues sur le territoire nous permet d’intervenir en tant que représentant du patrimoine à plusieurs niveaux.

Chaque lettre envoyée, chaque entrevue donnée, chaque communiqué rédigé est une manière de rappeler que le patrimoine est un levier de développement durable et une fierté collective.

Les victoires d’Action patrimoine

Mais où mènent toutes ces prises de position et ces interventions ? Certes, le travail reste immense et, malgré les efforts déployés, tous les immeubles patrimoniaux ne peuvent être sauvés. Néanmoins, chaque mobilisation compte, et ce sont bien souvent les petites victoires qui témoignent de l’efficacité et de la pertinence des actions entreprises.

Récemment, le bâtiment de la vespasienne de Shawinigan a été sauvé de la démolition grâce à une ordonnance ministérielle menant à un avis d’intention de classement et à sa protection. L’année précédente, c’est la grange-étable Bhérer à La Malbaie qui a obtenu un classement comme immeuble patrimonial, à la suite d’une demande formulée par Action patrimoine.

Il arrive aussi que certains comités de démolition refusent des demandes de démolition et décident ainsi de préserver le patrimoine. Dans tous les cas, c’est la combinaison d’un milieu engagé, de l’implication d’organismes en patrimoine et de la volonté politique qui fait bouger les choses. Ces dénouements positifs illustrent bien que la mobilisation ne doit pas faiblir. C’est grâce à une vigilance constante, à une pression soutenue et à un engagement collectif qu’il est possible de sauver des lieux patrimoniaux et de participer à une prise de conscience.

Cela dit, il est important de rappeler qu’un bâtiment classé ou cité n’est pas pour autant hors de danger. Il arrive qu’un immeuble patrimonial soit mal entretenu, négligé ou laissé vacant, malgré son statut de protection. C’est pourquoi, au-delà des oppositions et des demandes de classement, Action patrimoine poursuit aussi son travail de sensibilisation auprès des acteurs locaux. Au moyen de lettres de sensibilisation, l’organisme insiste sur l’importance d’entretenir, d’occuper et de valoriser les bâtiments patrimoniaux afin d’assurer leur conservation à long terme.

Poursuivre les efforts

Depuis 50 ans, Action patrimoine veille, interpelle, écrit, publie, consulte, se mobilise et sensibilise. À l’aube des élections municipales, il est primordial de poursuivre notre travail de formation auprès des futurs élus afin qu’ils prennent des décisions éclairées en matière de patrimoine.

Ces efforts quotidiens ne visent pas uniquement à s’opposer, mais aussi à proposer une intégration du patrimoine dans l’espace urbain, en insistant sur la nécessité de penser l’entretien, l’occupation et la réutilisation des bâtiments existants. Chaque lettre envoyée, chaque entrevue donnée, chaque communiqué rédigé est une manière de rappeler que le patrimoine est un levier de développement durable et une fierté collective.

Dans un contexte où la crise du logement et les changements climatiques sont au devant de la scène, le patrimoine doit être vu comme une partie de la solution. La reconversion d’un bâtiment peut répondre à un besoin de logement tout en contribuant au développement durable.

C’est pour ces raisons que la mission d’Action patrimoine demeure pertinente depuis des décennies. Le rôle de l’organisme ne se limite pas à l’opposition, mais s’inscrit dans un effort plus vaste de transmission des connaissances et de conscientisation. Sensibiliser, former, outiller, mais aussi interpeller, telles sont les actions quotidiennes de l’organisme.

Dans le cadre de son 50anniversaire, Action patrimoine invite donc toutes les personnes intéressées à poursuivre les efforts pour les décennies à venir. ◆

Renée Genest est directrice générale d’Action patrimoine.

Cet article est disponible dans :

Patrimoine olfactif. Parfum d'histoire

Automne 2025 • Numéro 186

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