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2 février 2015

Les régions, ces orphelines du pouvoir

L'historien Jean-Marie Fallu, rédacteur en chef du magazine Gaspésie, réagit aux coupes qui affectent actuellement les régions:

« Les régions : ces orphelines du pouvoir »

Ce n’est pas d’hier qu’existe en hauts lieux du pouvoir cette méconnaissance de la réalité des régions. Rappelons-nous la « solution régionale » prônée par le Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (BAEQ) et mise en application par  le gouvernent Bourassa au début des années 1970 : expropriation pour le compte du gouvernement fédéral de 225 familles à Forillon, expropriation de quelques familles à l’île Bonaventure, fermeture des villages de l’arrière-pays gaspésien et bas-laurentien.

Et dans la foulée des mesures d’austérité du gouvernement Couillard qui frappent durement les régions du Québec, que dire de cette déclaration choquante du Conseil du patronat du Québec en faveur de l’exode rural pour les municipalités dévitalisées. Les coups viennent de partout et frisent le mépris.

Où s’en vont les régions? Avec l’abolition des Conférences régionales des élus (CRÉ), elles se retrouvent sans gouvernance régionale. Elles se sentent abandonnées Après avoir obtenues de longues luttes une décentralisation et une régionalisation des services gouvernementaux, les régions perdent ces acquis au profit d’une forme de « dérégionalisation » prônée par le gouvernement actuel. Quelles réflexions doit-on en tirer? Que les régions sont à la merci des seuls pouvoirs que veulent bien leur accorder les gouvernements. Que les seuls pouvoirs électifs existants sur la scène provinciale sont ceux du gouvernent provincial (depuis 1791) et des municipalités (depuis 1855). Les régions n’ont jamais eu d’existence politique légale. Elles ne sont que des orphelines du pouvoir. Veulent-elles continuer à le demeurer?

Le poids des régions : plus de 50 % de la population du Québec
La présente situation illustre à quel point les régions sont démunies face au pouvoir politique qui est concentré aux mains des partis nationaux. La décroissance sinon la stabilité démographique des régions condamne celles-ci à une certaine vulnérabilité. La récente réforme de la carte électorale, toujours basée sur le principe « une personne, un vote », fait voir que le poids politique des régions s’affaiblit et qu’elles demeurent constamment à la merci des visions nationales et urbaines des partis politiques. Pourtant, un fait non négligeable, les régions représentent plus de 50 % de la population du Québec.

En 2013, les villes de plus de 400 000 habitants (Montréal, Québec, Laval, Longueuil) forment 41 % (3,3 millions) de la population du Québec (8,1 millions) par rapport au reste du Québec qui en représentait 59 % (4,7 millions).  (Institut de la statistique du Québec, Bilan démographique du Québec, 2014)

À d’autres moments de notre histoire, on se rappellera que le poids démographique du Québec rural a servi les intérêts des régions. Dans les années 1940 et 1950, l’Union Nationale de Duplessis en profite pour y maintenir sa base électorale et mettre en place des politiques favorables aux régions (électrification rurale, routes, soutien à la colonisation, à l’agriculture et aux pêcheries, etc.). Dans le sillage de la Révolution tranquille, axée sur la modernisation du Québec, les visons de planification et de développement des régions reflètent des préoccupations centralisatrices et urbaines. On conçoit celles-ci comme des régions ressources au bénéfice des villes-centres, le tout reposant sur le principe des « pôles attractifs » : plus les villes-centres se développent plus les régions en bénéficient.

Une lutte constante pour la reconnaissance des régions
Devant l’échec de cette approche – et après des années de revendications régionales –, le gouvernement provincial accepte d’encourager le développement régional sur la base d’une certaine décentralisation des organismes gouvernementaux et d’une prise en charge régionale et locale des priorités de développement. On crée des régions administratives (mises en place en 1966 et réorganisées en 1987) et des Conseils régionaux de concertation et de développement (CRCD). Les CLD voient le jour en 1998 par un gouvernement péquiste et visent le développement de l'entrepreneuriat et la création d'emplois. En 2004, un gouvernement libéral remplace les CRCD par les CRÉ qui deviennent au sein de chaque région l'interlocuteur privilégié du gouvernement en matière de développement régional. La ministre Nathalie Normandeau qui est à l’origine des CRÉ voyait en ces organismes, formés majoritairement d’élus (préfets et maires), un moyen d’éviter les sempiternelles chicanes de clochers entre maires qui, assis à la table, étaient invités à établir des consensus sur des enjeux régionaux. En ce sens, la formule s’est avérée efficace.

Ces structures (CRÉ, CLD, Solidarité rurale, etc.), valorisant la concertation et le développement du Québec régional et rural sont-elles devenues embarrassantes et menaçantes pour le pouvoir central? Prenaient-elles trop de place sur l’échiquier politique? Craignait-on, ironiquement, qu’elles prennent trop bien en charge le développement des régions?

Une question de pouvoir?
Pourquoi a-t-on aboli les CRÉ? La raison avouée par le gouvernement a trait à leurs coûts de gestion et d’administration trop élevés (entre 30 et 40 % de leur budget). Pourquoi alors ne pas leur  avoir imposé un plafond administratif ne dépassant pas 20 ou 25 %? Mais pour plusieurs, la raison non avouée de les abolir est qu’elles représentaient une menace pour les partis nationaux car, dans certaines régions, elles étaient devenues presque des gouvernements régionaux.

Il était devenu difficile, sinon impensable, pour un gouvernement en place de venir à l’encontre de priorités régionales faisant consensus. Par leurs actions de concertation et de développement, les CRÉ exerçaient un pouvoir régional bien difficile à contourner pour les gouvernements. N’étaient-elles pas devenues des irritants pour un gouvernement qui pouvait se sentir obliger de rendre des comptes aux régions. Le gouvernement a donc aboli les CRÉ en confiant aux Municipalités régionales de comté (MRC) la responsabilité de la concertation et du développement local et régional, mais sans budget adéquat!

Un Parti des régions?
Quelles leçons peut-on tirer de l’abolition des CRÉ? Contrairement au gouvernement provincial et aux municipalités, les régions n’ont jamais détenus un pouvoir politique réel. Le désirent-elles vraiment? Les partis politiques flirtent avec les régions sans être véritablement des partis dédiés aux régions. Les régions ont toujours été des hameçons électoraux pour les partis. Encouragé dans les sondages, on essaie d’attirer les votes des régions comme l’a fait récemment François Legault de la CAQ. Devant une pancarte au slogan révélateur « Le parti pris pour LES RÉGIONS », Legault, gonflé à bloc déclare : « Ce que je veux, c'est que la CAQ devienne le parti des régions, le parti des entrepreneurs en région, le parti de régions prospères. » (Philippe Teisceira-Lessard, La Presse, 3 septembre 2014).

On sait que le sempiternel enjeu « souverainiste versus fédéraliste » piétine. Les jeunes semblent rendus ailleurs. On reproche aux « vieux partis » de ne pas avoir un projet de société mobilisateur. Que les régions prennent leur place, leur part du pouvoir, ne serait-il pas un projet mobilisateur? Le Québec n’est-elle pas la somme de ses régions? Cette idée d’un Parti des régions a déjà été évoquée par plusieurs dont l’écrivain Victor-Lévy Beaulieu. Dans un Parti des régions, les souverainistes et les fédéralistes, les gens de la gauche, de la droite et du centre n’aurait qu’un centre d’intérêt : le développement des régions, l’avènement d’un véritable Québec des régions, tant les régions rurales qu’urbaines, un véritable parti axé sur des territoires d’appartenance.

Imaginons un gouvernement majoritaire dirigé par un Parti des régions. Il pourrait modifier la carte électorale afin que la répartition des sièges se fasse dans le respect d’un compromis entre le principe « une personne-un vote » et celui d’une représentativité territoriale. En attendant de prendre le pouvoir, un Parti des régions jouerait un rôle essentiel s’il en venait à détenir la balance du pouvoir.

La mise en place d’un Parti des régions avec une vision territoriale du Québec et un modèle inclusif comprenant les régions rurales et urbaines, s’avèrerait une force politique incontournable et plus, une sorte de deuxième Révolution tranquille. Un Parti des régions permettrait d’atténuer le fossé qui sépare les régions des grands centres. Dans les villes, on connaît très mal la réalité des régions et vice versa. Et cette méconnaissance de la réalité des régions n’est pas seulement l’apanage des politiciens. Citons un exemple qui nous vient de Simon Durivage. À l’automne, durant son émission le Club des Ex, n’a-t-on pas entendu cet éminent animateur demandé à ses collègues : « C’est quoi la différence entre les CRÉ et les CLD »?

Mais on s’en doute bien, la création d’un Parti des régions rencontrerait son lot d’embuches. Les premières ne viendraient-elles pas d’abord des députés en place qui se retrouveraient dans un cul de sac ou du moins dans une situation inconfortable. Coincés entre leur allégeance de parti et leur intérêt pour leur région, ils auraient pour la plupart le réflexe de vanter les mérites de leur parti comme étant la meilleure voie pour soutenir le développement des régions. Comme l’avènement d’un Parti des régions affecterait davantage l’électorat du Parti Québécois, on peut déjà présumer d’où viendrait l’opposition farouche à la création d’un nouveau parti qui couperait l’herbe sous le pied du PQ qui, comme dans les années glorieuses de l’Union Nationale, a de fortes assises en région, mais dont le focus politique passe par la question nationale avant celle du développement régional. Les présentes coupures de services du gouvernement Couillard qui ont frappées plus durement les régions que les villes sont conformes aux fortes assises urbaines du Parti libéral.

Une Chambre des régions?
Une autre façon d’assoir le pouvoir politique des régions sur des bases solides ne serait-il pas de doter le Québec d’une Chambre des régions, une idée déjà avancée par Jacques Parizeau dans le cadre de l’élaboration d’une éventuelle Constitution du Québec : « Certaines questions fondamentales n’ont jamais été vraiment discutées ;[…] Y aura-t-il une Chambre du Parlement, ou deux ? La seconde Chambre sera-t-elle élue ? Sera-t-elle une Chambre des Régions ou une sorte de Sénat ? Quels pouvoirs donnera-t-on aux municipalités, aux régions ?» (Jacques Parizeau, « Un changement de stratégie au PQ ? », La Presse, 16 août 2004).

Touche pas à mon pouvoir!
De la Gaspésie à l’Abitibi, la coalition « Touche pas à mes régions! »  tente de créer une mobilisation des régions pour contrer les mesures d’austérité imposées par le gouvernement Couillard. On manifeste et,  malgré les distances, on cherche à créer des liens de solidarité dans l’espoir de faire fléchir le  gouvernement.  Est-ce suffisant? Espoir ou désespoir! Penser qu’on va ainsi ébranler ce gouvernement donne la mesure de tout le désarroi qui règne dans le monde régional et rural.

La coalition « Touche pas à mes régions! », qui est pour le moment en phase réactive, saura-t-elle converger vers des actions audacieuses et plus structurantes à long terme. Une solidarité interrégionale est-elle possible au Québec au point d’en venir à convoiter le pouvoir jusqu’à maintenant inaccessible aux régions du seul fait qu’elles ne l’ont jamais concrètement recherché. La coalisation passera-t-elle à l’action en mettant de l’avant une vision pragmatique lui permettant de s’approprier un pouvoir que les régions ne se sont jamais donné? Aura-t-elle assez de courage et de détermination pour créer un Parti des régions, sachant bien que les vieux partis réagiront fortement avec un slogan du genre : « Touche pas à mon pouvoir »?

Une telle solidarité interrégionale pourrait prendre son élan en Gaspésie, une région longtemps étudiée comme région-pilote, comme région-phare du développement régional. Félix Leclerc n’a-t-il pas prophétisé cette rencontre avec l’histoire : « La Gaspésie ? Le pays intérieur de chacun de nous, patient, silencieux, inconnu, mystérieux. Le cri qui fera peur à tout le monde, c’est de là qu’il viendra. » (Le petit livre bleu de Félix, 1978)

En refusant de se donner comme objectif vital la recherche du pouvoir, les régions sont condamnées à rester des orphelines du pouvoir en continuant d’être à la merci des « privilèges », des miettes ou des mesures de transition que voudront bien leur accorder les partis nationaux dans un contexte bien connu de  complaisance et de dépendance. 

Jean-Marie Fallu, historien

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