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Photo : Josiane Ouellet
Été 2020  |  Numéro 165

Granges anciennes. L'art de tenir debout


Chronique   |  par , commissaire au développement durable du Vérificateur général du Québec

Patrimoine et développement durable

Au début de juin, le Vérificateur général du Québec déposait un rapport sur la sauvegarde et la valorisation du patrimoine immobilier de la province. Voici à présent les observations, sur le même sujet, de son commissaire au développement durable.

Dans son rapport de juin 2020 sur la sauvegarde et la valorisation du patrimoine immobilier du Québec, le Vérificateur général du Québec met en lumière plusieurs déficiences qui démontrent que notre patrimoine ne reçoit pas toute l’attention nécessaire. Pourtant, de nombreuses raisons d’ordre social, économique ou environnemental militent en faveur de sa nécessaire sauvegarde. C’est un thème important que je souhaite aborder avec vous. De plus, dans une perspective de développement durable, il convient de s’interroger sur les risques susceptibles  d’affecter le patrimoine immobilier dans l’avenir. Selon plusieurs intervenants, les changements climatiques pourraient rendre la protection du patrimoine immobilier encore plus difficile, d’où l’importance de s’en préoccuper. Il s’agit d’un autre sujet sur lequel portera ma réflexion.

 

Pourquoi protéger notre patrimoine immobilier ?

Étant donné que le développement durable s’appuie sur une vision qui tient compte des générations à venir, la sauvegarde du patrimoine culturel constitue incontestablement un enjeu de développement durable. Comme le souligne le Groupe-conseil sur la Politique du patrimoine culturel du Québec, nous nous intéressons au patrimoine parce que nous voulons comprendre nos origines, mais aussi parce que nous souhaitons perdurer. De cela découle l’importance que tous attachent à l’héritage qu’ils transmettent aux générations futures. Par ailleurs, les efforts et les ressources à consacrer au patrimoine immobilier, de même que leur gestion rigoureuse, seront d’autant plus importants que le nombre de biens à protéger croît sans cesse avec les années.

Le développement durable prend également en compte le caractère indissociable des dimensions sociale, économique et environnementale des activités de développement. Chacune de ces dimensions plaide en faveur d’une sauvegarde et d’une valorisation du patrimoine immobilier meilleures.

 

Des raisons sociales

Participant à l’élaboration d’un sentiment d’appartenance individuel et collectif, le patrimoine immobilier peut enrichir le capital social et contribuer à soutenir la cohésion sociale et territoriale. Cela est encore plus vrai dans un monde qui se complexifie. Ainsi, un rapport de Michelle Courchesne et de Claude Corbo souligne que les jeunes, pour se connaître, pour se comprendre et pour se situer dans un monde de complexité croissante, où s’exercent des influences culturelles venues de partout, ont besoin de repères pour construire leur identité propre. Le patrimoine immobilier offre de tels repères. Il aide les membres d’une société à se connaître en leur rappelant d’où ils viennent.

Le patrimoine bâti revêt aussi une grande signification pour illustrer aux autres qui nous sommes. À cet égard, un patrimoine immobilier de qualité peut engendrer un plus grand sentiment de fierté chez les citoyens.

Enfin, un nouveau courant de recherche, la neuroesthétique, tend à montrer que la sauvegarde du patrimoine immobilier offre à la population un environnement esthétique agréable qui contribue à sa qualité de vie. Ainsi, des études révèlent que le bien-être des individus augmente avec le nombre de visites faites dans des sites patrimoniaux.

 

Des raisons économiques

Dans un premier temps, soulignons que la réhabilitation d’un bâtiment existant peut s’avérer plus économique que la construction d’un nouvel édifice. Un exemple du gouvernement du Manitoba a fait ressortir que la restauration d’un bâtiment datant de 1908 dans la municipalité de Neepawa a engendré des économies de 22 % par rapport à la construction d’un nouvel édifice équivalent. Dans un livre récent, The Power of Existing Buildings, les auteurs présentent plusieurs études de cas qui vont dans ce sens.

Comme la restauration d’immeubles implique en général un travail très méticuleux, elle participe au maintien ou à la création d’emplois. Une étude du gouvernement de l’Ontario a montré que la réhabilitation de bâtiments nécessite 66 % plus de main-d’œuvre qu’une nouvelle construction. Cet argument est d’autant plus important que certains métiers spécialisés et savoir-faire sont ainsi mis en valeur et protégés.

Par ailleurs, le tourisme lié aux attraits patrimoniaux est souvent organisé autour des édifices historiques. La valorisation du patrimoine immobilier peut donc contribuer à cette industrie qui, elle aussi, crée beaucoup d’emplois et de retombées économiques.

Enfin, comme nombre d’édifices patrimoniaux sont situés dans les centres-villes, leur réhabilitation contribue à la revitalisation de certains secteurs, qui, à son tour, peut accroître la valeur foncière de l’ensemble des propriétés et gonfler l’assiette fiscale des municipalités. Un tel constat repose, entre autres, sur des études démontrant que la sauvegarde d’édifices patrimoniaux contribue à maintenir ou à accroître la valeur des immeubles avoisinants.

 

Des raisons environnementales

En lien avec certaines raisons d’ordre économique énoncées précédemment, des gains environnementaux peuvent être réalisés par la protection du patrimoine bâti.

 

 

Pour bien mesurer les conséquences environnementales d’un produit ou d’une activité, il est reconnu que l’analyse de son cycle de vie constitue un outil privilégié. C’est à partir d’une telle analyse que les auteurs de l’étude The Greenest Building: Quantifying the Environmental Value of Building Reuse sur les impacts environnementaux de la réutilisation par rapport à ceux de la construction d’édifices ont conclu que, dans plusieurs cas, pour des bâtiments de même taille destinés au même usage, la réutilisation d’édifices a moins d’impacts sur l’environnement que la construction d’édifices neufs.

 

 

En somme, les raisons pour bien protéger notre patrimoine immobilier sont nombreuses et importantes, ce qui rend les constats du rapport de la vérificatrice générale encore plus préoccupants.

 

Pourquoi prendre en compte les changements climatiques ?

Dans une perspective de développement durable, il est utile de se pencher sur les risques pouvant affecter le patrimoine immobilier dans l’avenir et sur les façons d’y faire face. Depuis près d’une quinzaine d’années, des experts mettent en évidence les effets possibles des changements climatiques sur le patrimoine culturel.

Plusieurs phénomènes associés aux changements climatiques pourraient rendre plus difficile la sauvegarde du patrimoine immobilier. De façon générale, la hausse des températures ainsi que les changements en termes de quantités de précipitations ou d’humidité peuvent exacerber la dégradation des matériaux utilisés lors de la construction d’édifices patrimoniaux. À titre d’exemple, une étude identifie cinq grandes menaces que font peser les changements climatiques sur le patrimoine immobilier de certaines régions de l’Angleterre, soit :

  • la hausse des températures ;
  • la réduction du niveau d’humidité dans le sol (associée à des périodes de sécheresse) ;
  • les pluies diluviennes et les grands vents ;
  • les inondations liées aux rivières ;
  • les inondations côtières liées à la hausse du niveau de la mer.

Qu’en est-il chez nous ? Le consortium sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques Ouranos prévoit l’accroissement des précipitations en hiver et au printemps sur la quasi-intégralité du Québec et une augmentation des événements extrêmes de précipitations. Ceci dans un contexte où la province a un historique d’événements hydrologiques extrêmes (Saguenay en 1996, Châteauguay en 1998, Rivière-au-Renard en 2007, Richelieu en 2011, totalité de la province au printemps 2017 et au printemps 2019) qui illustrent les vulnérabilités du territoire et de la société.

Les inondations du printemps 2019 en Beauce ont concrètement montré comment les changements climatiques peuvent affecter le patrimoine bâti au Québec. Le Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) concluait, à l’automne 2019, que ces inondations avaient entraîné la destruction de plusieurs édifices patrimoniaux sans qu’une réflexion adéquate ait été menée sur les façons de les protéger.

Si l’entretien et la surveillance de ces édifices doivent être renforcés en raison des changements climatiques, il faut également une meilleure préparation pour faire face à ces derniers ainsi qu’une plus grande diffusion des connaissances sur notre patrimoine immobilier, comme l’ont aussi exprimé d’autres experts. Dans la même veine, le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS) recommande d’améliorer :

  • la recherche ;
  • le niveau de connaissance et d’engagement ;
  • l’éducation ;
  • la qualité des plans de gestion (pour y inclure l’évaluation des risques) ;
  • la surveillance (pour accroître la résilience des sites patrimoniaux).

Éventuellement, des mesures d’adaptation aux changements climatiques, comme des digues pour protéger les sites côtiers ou la plantation d’arbres pour atténuer les problèmes d’érosion, pourraient être mises en place.

Par ailleurs, la connaissance des façons de faire utilisées pour bâtir les édifices patrimoniaux qui ont transcendé les années peut être une source d’inspiration pour rendre nos constructions contemporaines plus résilientes.

En bref, les changements climatiques créeront vraisemblablement des difficultés additionnelles pour la sauvegarde du patrimoine immobilier, et les décideurs publics devront y prêter attention. À cet égard, notons, par exemple, que la Société québécoise des infrastructures dit se soucier de l’impact des changements climatiques non seulement sur ses bâtiments ayant une valeur patrimoniale, mais aussi sur l’ensemble de son parc immobilier. Dans son Plan d’action de développement durable 2016-2020, elle annonce qu’elle établira une liste de ses immeubles les plus à risque en vue de les adapter aux risques climatiques extrêmes auxquels ils pourraient être soumis. Son rapport annuel de gestion 2018-2019 indique toutefois que les travaux sont toujours en cours. À ce jour, on observe peu d’interventions de ce genre au Québec ; il faudra pourtant que cela figure dans les priorités d’action.

 

Conclusion

Au terme de mes observations et pour conclure, certaines questions doivent retenir l’attention des décideurs, notamment :

  • Compte tenu de tous les avantages que cela comporte, déploie-t-on suffisamment d’efforts et de ressources pour protéger le patrimoine immobilier du Québec ?
  • Les changements climatiques sont-ils adéquatement pris en compte dans les décisions entourant la gestion de ce patrimoine ?

 

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À NOTER

Ce texte reprend les observations du commissaire au développement durable publiées en complément au Chapitre 3 Sauvegarde et valorisation du patrimoine immobilier du rapport du Vérificateur général du Québec de juin 2020 (https://www.vgq.qc.ca/fr/publications/163).

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