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Photo : Josiane Ouellet
Hiver 2021  |  Numéro 167

L'héritage de l'hiver. Forgé dans la glace


Chronique   |  par , restauratrice, sculpture et arts décoratifs au Musée des beaux-arts de Montréal

Fin prête pour son premier rendez-vous

L’équipe du Musée des beaux-arts de Montréal a restauré La Fontaine, une œuvre de Riopelle, afin de la présenter pour la première fois au public. Elle constitue un incontournable de l'exposition Riopelle: À la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones.

 

 

Si le diptyque saisit par sa puissance malgré les jeux d'équilibre subtil, il permet aussi de croire que l'artiste s'est formidablement amusé à lui donner sa forme finale.

 

À l'occasion de son exposition Riopelle et la nordicité, le Musée des beaux-arts de Montréal présente La Fontaine, une œuvre étonnante sur laquelle l'artiste a travaillé de 1964 à 1977 dans son atelier de Saint-Cyr-sur-Arthies (France). Cette pièce impressionnante (4 m de haut) est un diptyque de sculptures construites sur deux plateformes juxtaposées. Elle est composée de chapes de plâtre initialement fabriquées pour la fonte de sculptures en bronze, que Riopelle a récupérées et qu'il a associées, superposées, fixées les unes aux autres à l'aide de tasseaux de bois, de quelques fers à béton et de filasse plâtrée. L'œuvre est peinte à coups de touches grises et noires faites au pinceau sur fond blanc et de pigments noirs soufflés comme des traînées de particules pulvérulentes. Dans ces deux sculptures, l'une grande et construite comme une tour, l'autre plus petite et tout en équilibres qui semblent précaires, l'artiste a fait courir de très longs cordages, dont le parcours est étourdissant, et qui apportent à l'ensemble un dynamisme ludique. Ils sont noués avec de grandes boucles volumineuses ou qui pendent, ils circulent de haut en bas ou sur les plateformes; ils sont aussi tendus comme pour arrimer les structures à leur support et entre elles. À cette évocation des jeux de ficelle des Inuits, il faut ajouter un autre témoignage des inspirations chères à Riopelle : deux hiboux en plâtre, sculptés au cours de cette période, ont été posés par l'artiste en hauteur de la grande sculpture.

 

Quelques signes de fatigue

Cette œuvre, restée longtemps en France puis transportée dans deux caisses jusqu'à l'atelier de l'Estérel (Laurentides, Québec), n'avait encore jamais été présentée au public et nécessitait une restauration dont s’est chargée l'équipe de spécialistes du Musée des beaux-arts de Montréal. Plus de 40 ans après la fin de sa création, elle avait perdu de sa prestance originelle et montrait, en quelque sorte, des signes de fatigue, voire de détresse.

De nombreuses petites pertes de peinture s'ajoutaient à un encrassement général important qui ternissait surtout les surfaces planes, où les rapports des blancs, gris et noirs étaient dénaturés. L'accumulation de poussière empêchait de distinguer clairement l'intérieur de la grande sculpture, bien que Riopelle ait laissé des ouvertures pour intégrer cette dimension à son projet.

Par ailleurs, la tension des cordes était relâchée et les boucles étaient bien souvent écrasées et pendantes. Pour encaisser séparément ces deux grandes pièces à faire voyager outre-Atlantique, les cordes tendues entre les deux sculptures avaient été coupées à mi-distance, de même que celles qui circulaient d'une plateforme à l'autre avec un savant jeu d'enlacement désormais perdu.

Du point de vue structurel, la grande sculpture était en bon état, mais la petite pièce du diptyque avait subi des dommages dramatiques, au point qu'on ne pouvait que s'étonner – et se réjouir – qu’elle soit encore debout et malgré tout assez solide. À sa base, une partie avait été déplacée et brisée par un choc brutal qui avait aussi occasionné de longues fissures et un très léger affaissement de l'édifice. Une petite chape placée en hauteur était tombée et partiellement cassée. Une autre, décollée, se trouvait dans un état de stabilité hasardeux. Pour une raison impossible à imaginer, la grande chape supérieure avait été coupée horizontalement sur toute sa longueur et dans toute son épaisseur. Ainsi, le haut de la sculpture, dont une partie est en surplomb, était encore en place, mais décalé d'un centimètre. Il tenait grâce à deux tasseaux de bois partiellement arrachés, mais heureusement épargnés par la découpe.

   

 

Des mois de soins spécialisés

La restauration a duré plus de deux mois, avec une équipe allant jusqu'à cinq personnes travaillant simultanément. Malgré les regrets de constater les altérations d'une œuvre d'art, il y a quelque chose de très excitant − et qui donne le sentiment d'un grand privilège − à intervenir sur une pièce conçue et matérialisée par un artiste de la trempe de Riopelle, à découvrir peu à peu la maestria de cette construction, à l'examiner au plus près, dans le détail, pour ensuite la regarder à nouveau dans sa globalité. Ce va-et-vient permet d'identifier les différentes étapes du traitement, les priorités et les degrés d'intervention.

Nous avons passé beaucoup de temps à rendre aux surfaces leur luminosité, étape moins anodine qu'elle pourrait le sembler. Il faut consolider les écailles et les soulèvements de peinture avant leur nettoyage, et il faut s'assurer d'un niveau de traitement homogène malgré la nature diverse des substrats. Il est tentant de nettoyer parfaitement les surfaces lisses, mais il est impossible d'agir de même sur les zones où les pigments pulvérulents risquent d'être étalés. C'est donc un travail progressif, sur lequel il faut parfois revenir si on peut, finalement, se permettre d'aller plus loin. Ce fut aussi pour l’une d’entre nous l’occasion d’une surprise assez désagréable au moment de découvrir, dans un recoin sombre des entrailles de la grande sculpture, le corps desséché d’un petit oiseau. Cette présence incongrue, qui nous a d’abord semblé le résultat d’un malheureux accident, pourrait illustrer le témoignage d’Yseult Riopelle qui relate le fait que son père enfouissait diverses choses dans ses sculptures, parfois de petits animaux trouvés morts, rongeurs ou petits oiseaux.

Bien que la conservation de l'intégrité matérielle des œuvres soit primordiale pour tout restaurateur, des compromis sont parfois indispensables, notamment pour assurer la solidité structurelle. Le léger affaissement, impossible à redresser sans causer de nouvelles tensions et fissures, nous empêchait d’intégrer la partie déplacée comme à son origine. Il a fallu scier l'extrémité d'un fer à béton, rogner une partie du plâtre et recréer la jonction de cette zone avec la plateforme, au plus près de son aspect originel.

La restauration de la chape sciée, si menaçante pour la solidité de la structure, nous a posé les plus grands défis techniques. La hauteur de cette pièce et le déséquilibre engendré par la partie en surplomb, les couches de protection que nous avons placées pour éviter d’endommager les surfaces avec les sangles de levage et de serrage, ainsi que la nécessité de repositionner et de coller en même temps la ligne de découpe et les traverses verticales nous ont contraints à des manipulations simultanées assez stressantes. Heureusement, nous n’avons pas eu à regretter notre stratégie d’intervention qui s’est avérée un succès.

Après les longues séances de retouches picturales pour restaurer les pertes de couleur, il nous restait à rendre aux cordages leurs effets de circulation, de cascade et de jaillissement qui permettent de faire un lien avec le titre donné à cette œuvre. Pour cette étape, nous nous sommes référés à une série de photographies prises depuis différents points de vue dans l’atelier de Saint-Cyr-sur-Arthies. Ainsi, nous avons pu recréer les entrelacs des sections qui se croisent, redonner du gonflant aux boucles et ajuster les tensions dans le respect des intentions de l’artiste. Le raboutage des parties coupées, peu perceptible à qui n’a pas connaissance du dommage, a été fait de manière réversible afin de pouvoir séparer les sculptures lors du prochain transport du diptyque.

 

À la découverte des dessous de la création

Après deux mois de restauration au cours desquels on a examiné, on s’est émerveillé et on a parfois jubilé de découvrir des détails qui nous avaient échappés, on garde un peu l’impression d’avoir vu à l’œuvre l’artiste créateur. Si le diptyque saisit par sa puissance malgré les jeux d'équilibre subtil, il permet aussi de croire que l'artiste s'est formidablement amusé à lui donner sa forme finale.

Ces empreintes en plâtre destinées au rebut et ces techniques d'assemblage assez rudimentaires, Riopelle en a fait la matière première de son projet. Tour de passe-passe qui transforme des négatifs en positifs, qui se joue de l'évocation des formes moulées qui brillent par leur absence et qu'on se perd à vouloir retrouver, pied de nez qui donne des lettres de noblesse à ce qui n'est pas destiné à être considéré et montré, cette œuvre témoigne, une fois de plus, de son intense créativité et originalité.

 

 

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