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Fête des arbres à Sherbrooke en 1946

Fête des arbres à Sherbrooke en 1946 | Photo : J. W. Michaud, BAnQ

Célébrer arbres et forêts

En mai 1882 naît le Jour de la fête de l’arbre, ancêtre de ce qui deviendra la Semaine, puis le Mois de l’arbre et des forêts. Une extension qui reflète la croissance d’un mouvement déterminé à protéger et à augmenter le patrimoine arboricole. 

Dès la fin du XIXsiècle, au Québec, des voix émergent pour remettre en question le mythe de la forêt inépuisable. Plusieurs initiatives voient alors le jour sous l’impulsion d’un mouvement conservationniste afin de sensibiliser la population et de promouvoir une saine administration des forêts. Parmi elles, la Fête de l’arbre. En plus de 140 ans, cette célébration a contribué à la transformation de la culture forestière au Québec.

Un nouveau regard sur la forêt

Au début des années 1800, le défrichement de terres agricoles pour la colonisation cause des dommages à la forêt québécoise. Peu à peu, un mouvement de conservation des ressources naturelles et une nouvelle culture scientifique apparaissent en Amérique du Nord. On veut ainsi faire face aux enjeux liés à la déforestation, tels que les feux de forêt, l’érosion et l’assèchement des cours d’eau.

Au milieu du XIXsiècle, Henri-Gustave Joly de Lotbinière est l’un des premiers à constater le déboisement rapide de la forêt dans la vallée du Saint-Laurent. Il profite de sa position de député provincial pour faire avancer la cause de la conservation, en créant le Comité des bois et forêts (1868) et en proposant une série de mesures. Il met également sur pied la Société pour le reboisement de la province de Québec (de 1873 à 1883). En 1882, il préside l’important congrès tenu par l’Association forestière américaine à Montréal. Les thèmes abordés : la conservation des forêts, l’éducation forestière, le reboisement et l’arboriculture fruitière. On y adopte une motion spéciale afin d’inciter les gouvernements à prendre les moyens pour lutter contre les incendies de forêt et on forme un comité qui étudiera la question.

À l’issue de cet événement scientifique, l’Association forestière de la province de Québec voit le jour. Elle devient la porte-parole locale du mouvement conservationniste et de la promotion de la sylviculture. La culture des arbres forestiers reste toutefois une activité réservée à l’élite. Henri-Gustave Joly lance alors l’idée d’une fête populaire consacrée aux arbres et à la forêt, à l’image de l’Arbor Day aux États-Unis (1872), pour sensibiliser l’ensemble de la population à la protection de la forêt. En 1882, il présente une motion à l’Assemblée législative afin qu’une journée soit ici aussi dévolue à la plantation de grands végétaux : le Jour de la fête de l’arbre.

Cette célébration est une occasion de rassemblement afin de s’initier à la culture des arbres et de réfléchir à la gestion des ressources forestières. On invite les municipalités, les institutions scolaires et religieuses, les cercles agricoles, les sociétés d’arboriculture et d’horticulture à participer à cet événement. Pour la circonstance, chaque année au mois de mai, on se réunit pour chanter, faire des discours et planter des arbres dans plusieurs paroisses de la province. Pour les organisateurs, c’est une opportunité d’encourager les citoyens à changer leur attitude à l’égard de la forêt.

Plus d’inquiétudes, plus de sensibilisation

Au XXsiècle, l’industrie des pâtes et papiers se développe, et la forêt devient le principal moteur économique du Québec. Les conséquences de la déforestation suscitent des inquiétudes croissantes, puisque la gestion du domaine forestier public n’est soumise à aucune politique globale. En parallèle, le discours conservationniste est de plus en plus teinté par les progrès scientifiques qui améliorent la compréhension des écosystèmes et des territoires.

Dès le début du siècle, une nouvelle génération de forestiers et de partisans de la conservation reprend le flambeau, notamment Gustave C. Piché. Celui-ci est convaincu que le changement doit passer par l’éducation de la population, par exemple grâce à la diffusion de conférences et de publications. Il voit la Fête de l’arbre, créée en 1882, comme une autre stratégie pour sensibiliser le grand public aux services écosystémiques des forêts et à l’importance du reboisement.

À partir de 1927, la Fête de l’arbre passe sous la direction du ministère québécois des Terres et Forêts. Par le biais de cet événement, l’État souhaite sensibiliser la population à la conservation et à l’amélioration des ressources forestières. La Fête est alors célébrée à cinq endroits. En 1929, elle prend une nouvelle envergure et se tient officiellement dans 16 localités. Plusieurs institutions d’enseignement participent à l’initiative et organisent des concours sur le thème de l’arbre et des forêts. Les lauréats obtiennent une médaille décernée par le ministre des Terres et Forêts. Le Ministère poursuit la célébration d’année en année afin d’instaurer durablement la culture de l’arbre au sein de la population.

En 1974, elle devient la « Semaine de l’arbre et de la forêt ». On met en œuvre de nombreux moyens (concours, brochures, articles, etc.) pour en faire une fête populaire, une nouvelle tradition et une façon d’encourager l’action citoyenne.

Célébrer notre territoire

Depuis 2001, au Québec, le mois de mai est désigné comme le « Mois de l’arbre et des forêts (MAF) ». Aujourd’hui, l’événement compte près d’un millier d’activités publiques organisées par des municipalités, des écoles ou des organismes communautaires. Le ministère des Ressources naturelles et des Forêts fournit chaque année près de 700 000 arbres au réseau des Associations forestières régionales, qui en assure la distribution. La fête continue à remplir ses objectifs initiaux : assurer la pérennité de la ressource et diffuser une nouvelle vision de la forêt au sein du grand public. ◆

Estelle Poirier-Vannier est consultante en muséologie et patrimoine et Stéphanie Rytz est agente de développement à l’Association forestière de Lanaudière.

 

Cet article est disponible dans :

Patrimoine forestier. Vivre le territoire

Hiver 2024 • Numéro 179